Il est des éliminations qui ferment une parenthèse, et d’autres qui ouvrent un débat. Celle de l’Algérie en quarts de finale de la CAN 2025 appartient clairement à la seconde catégorie. Précédemment, j’écrivais qu’en atteignant les quarts de finale, l’Algérie avait franchi un palier encourageant. Elle réintégrait le cercle des nations qui comptent à l’échelle continentale, ce que j’appelle volontiers le gotha africain. Cet espace resserré où l’on ne se contente plus de gagner des matchs, mais où l’on est sommé d’exister durablement dans des confrontations de très haute intensité.
Mais ce constat, s’il est répété sans être interrogé, devient dangereux. Car il peut servir à masquer l’essentiel. Ce palier pour l’Algérie n’est pas un sommet, c’est un seuil. C’est précisément à ce stade que l’Algérie a été stoppée, face au Nigeria. Une élimination nette, sans ambiguïté, contre une équipe qui nous a été supérieure dans tous les registres structurants du très haut niveau : intensité, maturité collective, gestion du tempo et continuité de l’effort.
Par Dahmane Hamel
Ironie cruelle du calendrier, ce Nigeria, pourtant plus abouti dans l’instant, ne sera même pas présent au prochain Mondial. Il faut donc savoir raison garder, éviter les procès expéditifs comme les lectures strictement émotionnelles.
Le temps n’est ni à l’absolution automatique ni à la condamnation spectaculaire. Il est venu, en revanche, celui du bilan lucide, avec en ligne de mire un double horizon, le Mondial à venir et, surtout, l’après-Mondial. Que nous dit réellement cette élimination ? Relève-t-elle d’une contre-performance ponctuelle ou révèle-t-elle un plafond, une limite momentanée mais structurelle du développement de cette sélection ? La question mérite mieux qu’une réponse dictée par la frustration, ou, à l’inverse, par le réflexe de banalisation.
Le danger serait double : minimiser ce qui constitue un signal fort, ou sur-interpréter ce qui relève encore de l’apprentissage d’un groupe en construction.
C’est précisément dans cet entre-deux que doit s’inscrire toute lecture sérieuse.
Nous assumons ici une analyse à chaud, ancrée dans la proximité de l’événement.
Ce ressenti immédiat n’est pas un défaut ; il est une matière première précieuse.
Tant que les images sont fraîches, il permet de saisir ce que le match dit vraiment ce qui a fonctionné, ce qui s’est fissuré, cassé et jusqu’où l’équipe a tenu avant que les récits a posteriori ne viennent réécrire la réalité. Mais cette lecture n’a pas vocation à être définitive.
Sans bilan, on ne prépare rien, on reproduit
Elle appelle, elle exige même, une analyse plus approfondie, exhaustive et structurée, portant à la fois sur la participation algérienne à la CAN 2025 et sur le cycle engagé depuis l’arrivée de Vladimir Petković.
Faut-il le rappeler ? L’une des tares les plus persistantes de notre sport national, football compris, reste l’absence de culture du bilan. On enchaîne les compétitions sans évaluation rigoureuse, sans mise à plat des choix opérés, sans confrontation honnête entre les objectifs affichés et les réalités produites. Au lendemain des Jeux olympiques de Paris 2024, j’affirmais déjà que le bilan n’est ni un luxe ni un exercice cosmétique, mais une condition sine qua non de toute projection sérieuse. Force est de constater que cet appel est resté sans écho. Sans bilan, on ne prépare rien, on reproduit. Et reproduire sans comprendre, c’est institutionnaliser ses propres échecs.
L’élimination en quarts de finale ne doit donc être ni absoute ni instrumentalisée.
Elle doit être interrogée. Elle pose une question centrale : Cette sélection a-t-elle simplement trébuché, ou a-t-elle atteint, à ce stade, un plafond, une limite de performance collective ? La réponse ne se trouve ni dans le score ni dans l’émotion, mais dans le contenu. La tenue du jeu, la capacité à exister collectivement sous contrainte, face à une nation installée. Et le Nigeria en est une.
Tout au long de la phase de poules, des signaux contrastés avaient déjà émergé.
Contre le Soudan, victoire logique mais trompeuse, facilitée par un contexte favorable et une infériorité numérique adverse, sans réelle maîtrise structurelle.
Contre le Burkina Faso, succès minimaliste mais inquiétant dans le contenu, marqué par de longues séquences subies face à une équipe pourtant inférieure sur le papier.
Enfin, face à la Guinée équatoriale, match sans enjeu comptable mais riche d’enseignements, la jeune garde a laissé entrevoir un football plus audacieux, plus fluide, plus libéré, avant que la maîtrise collective ne s’effrite.
Mais le très haut niveau ne se décrète pas, il se vérifie.
Ces signaux annonçaient déjà une réalité, la domination algérienne restait contextuelle, rarement structurelle. Le potentiel existait, notamment du côté du renouvellement générationnel, mais il demeurait fragile, encore insuffisamment intégré dans un cadre collectif capable de résister à une pression prolongée.
Le huitième de finale contre le Congo a constitué, à ce titre, un tournant encourageant. Pour la première fois depuis longtemps, un équilibre cohérent entre anciens, jeunes et nouveaux visages a permis à l’équipe de poser le jeu, de gérer les temps du match et d’affirmer une intention claire, faire le jeu pour durer.
Faire le jeu n’est pas un luxe esthétique ; c’est la marque des équipes qui aspirent à s’installer au sommet.
Mais le très haut niveau ne se décrète pas, il se vérifie.
Et le quart de finale face au Nigeria a agi comme un révélateur.
Cette défaite n’a été ni serrée, ni véritablement disputée, ni ponctuée de séquences de maîtrise prolongée. L’Algérie a subi davantage qu’elle n’a imposé, réagi plus qu’elle n’a agi. Lorsque l’intensité s’est élevée, lorsque le pressing adverse s’est installé dans la durée, le jeu algérien s’est délité : sorties de balle fragilisées, distances allongées, bloc étiré, collectif disloqué. C’est précisément ainsi qu’apparaît un plafond. Non pas comme une condamnation, mais comme la révélation d’une limite actuelle. Un plafond se manifeste lorsque les mêmes fragilités réapparaissent dès que l’adversité devient structurelle, intense et durable. Ce plafond ne dit pas « échec ». Il dit, plus sobrement : pas encore.
Pas encore capables d’imposer notre jeu sous contrainte maximale.
Pas encore assez mûrs collectivement pour soutenir un très haut niveau d’exigence sur la durée. L’écart constaté relève moins d’un déficit de talents que d’un manque de vécu commun, de densité collective et de continuité dans l’effort. Les fondations existent pourtant. Les intentions sont lisibles. Les progrès sont réels.
Pendant trop longtemps, le discours dominant s’est contenté du minimum comptable
Mais ils n’ont pas encore résisté à l’épreuve d’une nation installée.
C’est précisément pour cette raison qu’il serait dangereux de tout remettre en cause.
L’erreur serait de confondre plafond provisoire et impasse définitive. C’est ce caractère provisoire qui rend le moment décisif. Un plafond identifié est une opportunité stratégique. Mal compris, il devient une limite figée. Bien analysé, il devient un palier à franchir.
En amont, j’évoquais dans des posts précédents, le caractère minimaliste, et en partie piégé, des objectifs contractuels. Le contrat lui-même en est le symptôme : des objectifs de réparation, dictés par la peur, non par l’ambition. Et cela renvoie directement à la nature même du projet engagé. Se qualifier, passer un tour, survivre. Ne jamais dominer. Ne jamais installer un modèle capable de durer au très haut niveau. Pendant trop longtemps, le discours dominant s’est contenté du minimum comptable : se qualifier, faire mieux qu’avant, réparer les échecs passés. Cette logique défensive a retardé les mutations nécessaires, installé une frilosité structurelle et privilégié le court terme rassurant au détriment de la construction d’un collectif apte à répondre aux exigences réelles du football international moderne.
Dans ce cadre, Petković n’est pas l’homme de la rupture. Et il est désormais trop tard pour la lui imposer. Mais cela ne doit servir ni d’excuse ni d’écran.
Son rôle, aujourd’hui, est éminemment subtil : gérer un présent de transition sans mentir sur ses limites. Stabiliser l’équilibre entre anciens et nouveaux, sans sacrifier l’avenir à la nostalgie, ni le présent à l’idéologie de la table rase.
Le quart de finale a révélé la hauteur du palier restant à franchir.
La CAN devait être une passerelle. Elle l’a été partiellement.
Elle a surtout montré jusqu’où nous pouvions aller… et pourquoi nous nous sommes arrêtés là. La sélection s’est ainsi présentée à cette CAN davantage comme un chantier avancé que comme un édifice achevé : des fondations visibles, mais des équilibres encore fragiles ; une ambition perceptible, mais une capacité limitée à durer au sommet. Le quart de finale a révélé la hauteur du palier restant à franchir.
Refuser de nommer ce plafond, c’est le transformer en fatalité.
Le banaliser, c’est s’y installer. L’assumer, en revanche, c’est ouvrir la possibilité de le briser. Car un plafond n’est pas une condamnation. C’est un diagnostic. Mais un diagnostic oblige. Il impose des choix clairs, des décisions courageuses et une rupture avec les récits rassurants. Le football de très haut niveau ne récompense ni l’attentisme ni la procrastination. Il sanctionne toujours le retard. Toujours.
La sélection nationale est aujourd’hui à un carrefour. Soit elle persiste à confondre qualification et construction, survie et ambition, contexte et maîtrise, Soit elle accepte enfin que le réel ne se négocie pas. Ce texte n’est pas un réquisitoire. C’est un avertissement. Le plafond est là. La question n’est plus de savoir s’il existe.
La seule question qui vaille est celle-ci : avons-nous le courage stratégique de le franchir ? Pour l’avenir de l’équipe nationale, je ne veux pas donner raison à celui qui disait que «les grandes décisions échouent plus par retard que par erreur».
Le plafond est là. Il est identifié. Il oblige désormais à choisir : soit on le nie, et il devient une fatalité ; soit on l’assume, et il devient un objectif.
D. H.
