L’analyste et consultant en football, Mourad Ouardi, dresse un bilan critique de la CAN 2025. Il dénonce avec force les dysfonctionnements de la CAF et un arbitrage controversé. Techniquement, il salue la résilience des Verts, mais pointe une fragilité physique et un jeu en manque de continuité. Pour lui, la reconstruction doit se faire sur des critères clairs, pas sur des noms, en vue de la Coupe du monde…
Entretien réalisé par Hamid Si Ahmed
Beaucoup qualifient la CAN 2025 d’édition la plus polémique de l’histoire. Partagez-vous ce constat ?
Je ne peux pas dire autre chose que ce qui se murmure partout, et pas seulement chez nous, mais chez l’ensemble des participants. De près ou de loin, des commentaires accusateurs ont pointé du doigt la Confédération africaine de football et son instance arbitrale. On a vu des choses qui n’étaient pas normales. Je crois qu’on a voulu, entre guillemets, offrir cette Coupe d’Afrique à un pays. Des imperfections, des dysfonctionnements qui ont mis à nu cette instance africaine. Mon propos ne différera donc pas de ce qui a été lu, entendu et vu. Oui, je crois qu’il y a effectivement eu des choses qui n’étaient pas claires.
Vous évoquez des dysfonctionnements, mais certains observateurs parlent d’erreurs flagrantes délibérées…
C’est exagéré, en effet. Mais aujourd’hui, il faut pointer du doigt la CAF. La question qui se pose est : à quel saint se vouer ? Comment une confédération aussi importante peut-elle se plier à des exigences… Je dirais donc qu’il y a urgence, quelque part. Le football africain en a assez ! Assez de son organisation, de son évolution qui tarde à rivaliser avec les grandes nations de football. Le potentiel technique est là.
Maintenant, tout doit suivre. L’instance continentale est dans l’obligation d’évoluer.
Il est vrai que l’arbitrage est contesté pratiquement partout dans le monde, mais… pas à ce point ! On a vu des confusions à répétition entre la VAR et l’arbitre principal, avec ses assistants. On a vu, dans certains matchs, des équipes déstabilisées par des avertissements et des sanctions un peu sévères. Moi, je dirais que l’Afrique ne veut pas avancer, par la faute de ceux qui dirigent son football. Puisque le monde occidental s’en est mêlé et a dénoncé ces graves dérives, il faut désormais trouver un moyen de condamner cette instance. C’est ce que tout le monde a vu. Une image plutôt désolante.
Dans un contexte où chaque action est scrutée et amplifiée sur les réseaux sociaux, pensez-vous que cette exposition puisse finalement pousser la CAF à se réformer ?
C’est vrai, aujourd’hui rien ne passe inaperçu. Tout est vu, tout est su, tout est commenté. Sur certains matchs, il y a eu une multitude d’erreurs. Je ne parlerais pas d’erreurs d’appréciation, mais d’erreurs un peu… voulues. Pour déstabiliser certains et empêcher d’autres d’arriver à bon port. Vous savez, moi, les réseaux sociaux et les fake news, j’y fais attention, je mesure ce que je lis et j’en fais une analyse personnelle. Je parle de ce que j’ai vu. Maintenant, je laisse aux membres de l’Assemblée générale de cette confédération le soin d’avoir la volonté de décrire ce qu’ils ont constaté, de ne pas laisser passer ce qui pourrait nuire à l’avenir. Rien ne reste caché, la visibilité était là. Exprès ou non, chacun a le droit d’interpréter et de dénoncer, surtout ceux, au sein de la CAF, qui ont la possibilité de le faire. La possibilité de discuter, d’analyser et de faire valoir leurs droits, pour éviter toute complicité générale. À ceux qui ont la charge de déterminer et de promouvoir une discipline suivie par des milliards de personnes, je dis : pour que ce jeu ne perde pas sa saveur et sa raison d’être, il faut tirer la sonnette d’alarme et analyser à tête froide et reposée.
Si l’on met de côté la controverse arbitrale et l’élimination face au Nigeria, quel bilan technique faites-vous du parcours des Verts lors de cette CAN ?
Je crois qu’il faut sortir de l’émotion immédiate et s’appuyer sur les faits. Cinq matchs joués, quatre victoires, une défaite. Sur le plan comptable, le bilan est positif. Et comme vous le savez, le football de haut niveau se juge aux résultats, à la maîtrise, à la continuité et à la capacité à dominer les moments clés d’une compétition. Ce que l’équipe nationale n’a peut-être pas eu la chance de faire valoir lors du cinquième match. Cela reste une équipe qui n’abdique pas facilement, difficile à battre, capable de gérer la pression et de répondre présente dans un contexte donné. Un jeu rarement maîtrisé de bout en bout. On a vu une équipe conquérante, mais souvent en difficulté, pas tout à fait à l’aise. L’Algérie gagne, certes, mais souvent sans imposer une domination totale. L’équipe nationale a manqué de continuité. Contre le Soudan et la Guinée équatoriale, le score était là, mais on n’avait pas une équipe à l’aise, qui dominait les débats, qui imposait son rythme et son jeu. Il y avait des imperfections tout au long de ces matchs, même gagnés. Ce qu’on a constaté face au Nigeria, où l’équipe était loin, très loin de son niveau habituel. Je crois qu’il y a des choses à corriger immédiatement. A-t-on le temps, les moyens et les joueurs qu’il faut ? Le football de haut niveau, c’est la capacité à maintenir une confrontation physique, tactique et mentale. Il faut donc posséder tous les ingrédients nécessaires. Face au Nigeria, l’Équipe nationale s’est distinguée par sa fragilité physique.
Penser à une Coupe du monde, c’est d’abord affronter le continent. Même si on était techniquement meilleurs, le football d’aujourd’hui, c’est l’intensité, le gabarit, la force physique, surtout à certains postes. Ce qu’on n’avait pas. Quand on sait que le football, c’est une équipe équilibrée sur tous les plans (défense, milieu, attaque), notre milieu est encore fragile dans les combats, la transition, la récupération et la sécurisation de la défense. Et en cas de perte de balle offensive, c’est là qu’il faut réfléchir. Aujourd’hui, une sélection nationale ne s’appuie pas sur des noms, mais sur des critères. Ce n’est pas parce qu’un joueur évolue dans un grand club qu’il faut forcément le convoquer. En sélection, il faut ramener des joueurs capables de répondre aux exigences du poste, à un gabarit déterminé en fonction de l’adversaire et de l’adversité. Car en club, la cohésion est permanente, contrairement à la sélection. Je crois qu’il faut revoir tout cela. Si je reviens un peu en arrière, on avait un milieu qui savait jouer et détruire. Les Feghouli, Guedioura et autres, qui avaient cette capacité à se battre, chose indispensable sur ce continent, et à se projeter dans le jeu, avec des joueurs comme Mahrez, Belaïli, Bounedjah et tant d’autres.
À quelques mois seulement de la Coupe du monde, quelles seraient, selon vous, les trois priorités de Vladimir Petković ?
Je crois que la Coupe du monde doit nous servir de fondation, pas de finalité. Pour espérer exister au niveau mondial, l’Algérie devra, à mon humble avis :
1. Renforcer son intensité athlétique. Le football mondial ne pardonne ni retard physique ni athlétique.
2. Clarifier son identité de jeu. Jusqu’à présent, on ne sait pas si on est une équipe de contre-attaque, d’attaque placée ou d’attaque rapide. Est-on plus derrière ? A-t-on la force de se projeter et celle de résister ? Il faut clarifier cela : veut-on dominer, subir et contre-attaquer, ou contrôler par la pression ?
3. Installer une ossature stable, autour de joueurs capables d’enchaîner les matchs. Chose qu’on n’a pas vue.
Ce ne sont que des éclairs. On a parlé de Boulbina, mais il n’a pas eu le temps escompté. De Amoura, mais je crois que dans cette CAN, il était perdu. D’Aït-Nouri, mais on ne l’a pratiquement pas vu. De Hadj Moussa, et on a vu la suite. De Maza, oui il était là, mais dans la continuité, il se perd parfois.
On a mis du temps à passer d’une équipe à une autre. On a donné leur chance à certains joueurs, c’est vrai, qui ont donné satisfaction, mais pas une certitude. Satisfaction, oui ; certitude, non. Face au Nigeria, ils étaient perdus.
On ne doit pas se laisser guider par les sentiments, mais poser un jugement juste. Pas partiel, juste et technique, qui aille au fond des choses, pour se maintenir parmi les grandes nations du football. Sinon, on se perdra au fil du temps.
H. S-A.
