Tenez-vous bien. Le monsieur est né un 26 janvier 1934, c’est-à-dire il y a de cela 92 ans, disons du siècle précédent et il pratique toujours la coiffure…et la course à pied ! À 92 ans, Abdelkader Benguella remporte le 100 mètre en 18,55 secondes, au 15e Championnats d’Afrique Open Masters. Tunis-2025. Un record ! Ce natifd’Hussein-Dey, quartier de sportifs par excellence, devient l’homme le plus rapide d’Afrique dans la catégorie des plus de 90 ans ! Coiffeur talentueux, il a vécu la guerre، grandit et appris la vie au milieu des Moudjahidine. Il nous transmet aujourd’hui sa passion pour le sport, sa passion pour la patrie.
Entretien réalisé par Hamid Si Ahmed
Comment, à cette époque, vous avez décidé de devenir coiffeur ? Était-ce une vocation, une opportunité qui s’est présentée à vous ?
Non, pas du tout. À l’époque, je suis parti à l’école, mais la maîtresse m’a renvoyé. Elle m’a dit :«Ici, on n’est pas dans une mosquée». Vous savez pourquoi ? Parce que j’étais pieds nus. Vous savez, c’était la guerre…Toute ma vie, je n’ai pas été à l’école. Toute ma vie, je n’ai pas été en classe. Mon frère était coiffeur à Kouba. C’était un très bon coiffeur à l’époque. Ma mère m’a alors dit d’aller apprendre la coiffure avec mon frère, ce que je ne voulais pas ! J’ai dit non ! Finalement, j’ai été obligé. J’avais douze ans, on me mettait un escabeau pour travailler. J’ai donc appris… Au salon, il y avait beaucoup de grands militants, à l’époque c’était le PPA. Comme Lamine Debaghine et Omar Benkhodja, Allah yarhemhoum. Ils tenaient des réunions secrètes dans le salon.
Et vous avez quand-même continué à coiffer. Ce métier vous a finalement plu ?
Après, pourquoi j’ai aimé la coiffure, parce qu’il y avait deux coiffeurs à Kouba, un Espagnol et un Italien. Ils avaient un salon, rien à voir avec le nôtre. Ils nous appelaient « les raseurs de têtes », nous. Un jour, je leur ai dit : « viendra le jour où je vous dépasserais ». Il fallait que je les humilie !
Et la course à pied, comment vous y êtes-vous intéressé ?
C’était le même moment où j’ai commencé à courir, à Kouba. Durant les réunions qui se déroulaient dans notre salon, je ramenais toute sortes de choses : des documents, des compte rendus, des armes, de Kouba au Ruisseau, vers Drid Hocine. Je descendais en courant, je n’utilisais pas le tramway. Il y avait là-bas une famille révolutionnaire, Allah yarhemhoum. Je remettais les documents à un certain Abdelmadjid Sbaa, de l’école coranique. Et je remontais à pied. C’est comme ça que je suis devenu un athlète. Ils m’appelaient le colis postal. (Rires)
En tant que jeune coiffeur, vous parvenez à décrocher des titres…
Un jour, il y a eu un championnat d’Algérie de coiffure. Je me sentais assez capable de réussir. Je me suis alors inscrit. La présidente s’appelait Mlle Alite. C’était en 1959. Mon travail lui a plu, elle m’a alors dit de passer au moins deux ou trois fois par semaine chez elle, pour me former. Elle était contente de me prendre en charge. Elle me disait :«Tu vas gagner la coupe». Les deux coiffeurs, l’Espagnol et l’Italien, je les ai éclatés ! La coupe, c’est un Italien qui l’a remportée, moi je me suis classé deuxième. Mais pour la présidente, j’étais le meilleur. Alors pour me récompenser, j’ai participé avec le champion italien au championnat de France, où j’ai brillé.J’ai même participé au championnat du monde et à différents championnats, pour représenter, en ce temps-là, la France d’outre-mer, malgré moi. J’ai brillé dans la coiffure. J’étais ambitieux, je voulais réussir parmi les Français !
À ce moment-là, qu’est-ce qui vous a poussé à courir ?
L’organisation a été détruite, on est alors descendu à Ruisseau dans le salon de Sid Ahmed Boudjakdji, Allah yarahmou. Il y avait là-bas de grands militants qui préparaient le véritable déclenchement de la Révolution. Il y avait le scoutisme, les associations sportives, l’association des oulémas, Messali El Hadj…
Entre-temps, on m’a accepté dans une troupe théâtrale, pour jouer une pièce engagée. On a même joué à l’Opéra. Je me rappelle que ce jour-là, la police nous a embarqués. Il y en a qui ont été condamnés à 10, 15 ans de prison. Moi, j’ai été relâché. Entre 1949 et 1950, j’ai commencé à courir, sans entrer dans un club. J’ai quand-même terminé deuxième au Championnat d’Alger. On courrait pieds nus, mais on battait les Français. On était acharnés ! La rage de gagner, la rage de les vaincre…
En 1950, un militant est venu de Mostaganem et m’a emmené avec lui. J’ai côtoyé là-bas de grands militants, comme les Belayachi, Benslimane. C’était à l’époque des Belouizdad, Aït Ahmed…J’ai fait la connaissance d’Abderrahmane Kaki.
Un grand dramaturge ! En 1954, il y a eu l’appel sous les drapeaux. Je me suis présenté, à Mostaganem. Le 9 novembre 1954, on est descendu à Belcourt, on était dans des conditions lamentables, on dormait à même le sol, sous la pluie. Mais ils nous ont tous réformés définitivement. Ils nous ont mis dehors. Je suis resté dans mon salon presque 60 ans. J’ai coiffé de grandes personnalités.
Et depuis ce temps-là, vous avez toujours couru…
Le sport ne m’a jamais quitté, je l’avais dans la peau. C’était ma drogue. Je ne montais même pas dans les trams.
Qu’est-ce que la course vous apporte aujourd’hui ?
Le sport m’a apporté beaucoup de bonheur dans ma vie. Les amis, les connaissances. Et puis, c’est un plaisir de courir. Jamais je n’ai abandonné dans une course.
Combien de kilomètres parcourez-vous aujourd’hui ?
Ces jours-ci, ça a changé pour moi. Il y a un an de cela, je faisais les 10, 15, 21,42 km. 7 ou 8 fois dans le Sahara. Bechar, Ghardaïa, Béni Abbas, Taghit. Béjaïa, je l’ai fait six fois. Tizi Ouzou, sept fois. La Kabylie, c’était la Mecque de la course à pied. Je ne me suis jamais arrêté. La dernière fois, au 5-Juillet, j’ai rencontré un très grand entraîneur, Mohamed Hocine, qui est l’entraîneur de l’équipe nationale. C’est lui qui a ramené les Bouraada, Mekhloufi et Merah. Je lui ai proposé de faire le 100 mètres, il a accepté, il était épaté. Et c’est là qu’il m’a découvert. Au championnat d’Alger, mon record était de 19’’29. J’ai fait aussi le championnat d’Afrique à Tunis. Là-bas, je suis descendu à 18’’55. Là ils sont en train de me préparer pour le Mondial en Corée du Sud. Inch’Allah je réussirais, pourquoi pas ? Et je ferais retentir l’hymne national.
Comment gérez-vous la fatigue ?
C’est difficile, mais je récupère. N’oubliez pas que j’ai plusieurs opérations chirurgicales. J’ai été opéré douze fois. J’ai un corps fragile. Je dis merci auxchirurgiens, ils m’ont sauvé, ils m’ont sorti de la tombe. Un arrêt cardiaque et deux côtes cassées, mais Hamdoullah, je cours toujours. C’est le sport, moi je dis à tout le monde de faire du sport.
Justement, Si vous deviez donner une seule philosophie de vie aux jeunesgénérations, à la fois pour le travail et pour la santé, quelle serait-elle ? Qu’avez-vous envie de leur dire ?
J’essaie d’être un exemple pour eux. Qu’ils voient que le sport c’est la santé. Ils ne bougent pas, ils sont collés à leurs téléphones. C’est une drogue pure comme les stupéfiants. Ils sont bloqués et ne font rien du tout. Il faut les réveiller. Il faut une hygiène de vie, le sport c’est la santé. Ne serait-ce qu’ils commencent à marcher. Après, l’appétit vient en mangeant. J’ai motivé pas mal de gens. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Il faut entrer dans le bain maure pour suer. Le sport, c’est le seul moyen de vivre bien. Il faut pratiquer le sport. C’est leur avenir qui est en jeu.
H. S-A.
