14 septembre 2026

Mourad Ouardi (Auteur/Consultant, Entraîneur) : « Une échéance ne construit pas une équipe »

Mourad Ouardi a toujours plaidé pour une analyse profonde et des réformes, prônant une pédagogie de solution plutôt qu’une critique stérile. Il nous livre ici son analyse sur la déroute des Verts au Mondial 2026, les éliminatoires de la CAN 2027, et l’écosystème du football algérien. L’auteur de « Comprendre le football » et « Génie instinctif » nous explique dans cet entretien que le problème de l’équipe nationale n’est ni Petkovic, ni les joueurs, ni l’argent. C’est l’absence d’une gestion rigoureuse et d’un projet structuré à long terme.

Entretien réalisé par Hamid Si Ahmed

🔸 Revenons un peu en arrière. En tant que technicien et consultant, aviez-vous anticipé la faillite de l’équipe nationale au Mondial 2026 ? Le problème était-il Petkovic, ou est-ce plus profond ?

La faillite, je ne peux pas dire qu’elle était programmée, je ne vais pas avancer des choses que je ne connais pas. Mais ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, il y a énormément de choses qui font qu’on essaie de faire une analyse avant le coup. La réussite n’est pas l’affaire d’une gestion à peu près. Le football évolue tellement qu’il faut anticiper et chercher un plan d’action qui nous sécurise dans toutes les situations. Quand on parle de l’équipe nationale, il faut parler football national. Nous avons un championnat qui nous coûte les yeux de la tête. On n’arrive même pas à avoir un gardien de but qui peut, dans les moments difficiles, pallier d’éventuelles absences. Dans d’autres postes aussi, il faut être prévoyant. Aujourd’hui, on s’est oublié, et on veut la solution de rechange la plus facile, à savoir amener des joueurs qui évoluent à l’extérieur. L’Algérie est pionnière dans le football, ce n’est pas nouveau pour nous. La patte existe, les joueurs existent. Mais on a voulu faire dans le tout de suite, en se disant que notre championnat ne produit plus. Il ne faut pas effacer ce qui a été bâti il y a bien longtemps. Ce qui fait qu’on est parti en Coupe du monde avec une certaine hésitation. D’autant plus qu’on avait fixé à Petkovic l’objectif de passer au deuxième tour, même objectif pour la Coupe d’Afrique.

Ça veut dire qu’on a misé petit. Les moyens existent, l’État a mis le paquet. Nous avons des clubs qui ne sont pas fatigués financièrement. C’est l’argent du contribuable, et il n’y a aucun problème sur ce plan. Nous avons toute la facilité pour développer ce jeu. Malheureusement, on est en train de patauger.

Il faut plutôt pointer du doigt cette malveillance dans la gestion du football algérien. On fuit la réalité, une instabilité criante ! On compte sur le hasard, on n’essaie pas de mettre en place un plan qui peut nous mener à bon port. On fait dans l’à-peu-près, et l’à-peu-près, ça donne de tels résultats. Il faut aller vers des analyses sérieuses. Nous avons les moyens, l’infrastructure, tout ce qu’il faut. Mais cela passe par une organisation sérieuse, une politique qui touche à toutes les parties concernées : le supporter, l’arbitre, les clubs, les joueurs, le bon entraînement… c’est beaucoup de choses.

🔸 Vous affirmez que l’équipe nationale doit se reconstruire sur des critères précis, pas sur des noms. Aujourd’hui, la FAF a nommé un duo, en misant justement sur leur passé et leur légitimité…

C’est une question qu’il faut poser à ceux qui l’ont nommé. Maintenant, si c’est pour colmater une situation, il nous faut un entraîneur, on a des matchs importants…

Donc, il nous fallait une solution de rechange. Hemdani vient juste de sortir d’une compétition où il a eu la médaille d’or. Donc il est dans l’ambiance des matchs internationaux. Est-ce que c’est suffisant ou pas ? Ça, c’est une autre paire de manches…  Maintenant, est-ce que c’est pour pallier l’absence d’un entraîneur que la fédération n’a pas encore choisi ?

🔸 Ce nouvel élan avec un duo 100% algérien est-il, selon vous, une vraie rupture dans la gouvernance, ou un simple repli qui masque l’absence d’un projet à long terme ?

Vous venez de répondre à votre question. Aujourd’hui, on veut colmater, faire dans le tout de suite, on n’a jamais su construire. Petkovic était là depuis pratiquement deux ans et demi, personne n’a vu où se situait la faille. Une fois qu’il a perdu contre la Suisse, on lui est tombé dessus, on a sorti beaucoup de lacunes. Personne ne voulait le dire au moment opportun. Et ça nous a coûté un contrat avant échéance, qu’on va payer à monnaie forte. On a comptabilisé le travail de Petkovic en un seul match. Au vu de l’absence d’objectifs clairs, après un match, on l’a limogé. Le grand Brésil a été écarté par la Norvège, mais ils ont laissé Ancelotti. Même chose avec l’Angleterre pour Tuchel. Parce que le projet à long terme a pesé sur leurs éliminations. Ils reconstruisent. Ils ont pesé le pour et le contre. Nous, on a voulu calmer les ardeurs en limogeant Petkovic. S’il y avait des doutes, j’aurais aimé qu’on ne lui renouvelle pas avant la Coupe du monde. Gérer, c’est prévoir tout. 

🔸 Les salaires révélés sont modestes. Environ 53 000 € pour Hemdani et 40 000 pour Yahia. Est-ce une preuve de sérieux et de sobriété, ou le signe que la FAF n’a tout simplement pas les moyens de recruter un technicien de haut niveau ?

La réussite n’est pas une question d’argent, on a recruté Petkovic à coups de millions. Elle est assurée par un projet, la clairvoyance et la construction. Ce n’est pas parce qu’un entraîneur est bien payé qu’il nous ramènera la Coupe du monde. Ce qui compte, c’est la compétence derrière un projet bien étudié, répondant aux exigences de la fédération. Un entraîneur pas cher ne garantit pas la réussite, comme il peut la garantir. La mesure ne se fait pas sur le coût, mais par rapport à une feuille de route. Les objectifs ne sont pas une affaire d’argent. Aujourd’hui, l’EN est plus grande que tout le monde. Attention à son image. Une équipe qui a fait parler d’elle depuis le Mondial 1982, avec Belloumi, Madjer, Assad… 

🔸 Les choses sérieuses commencent le 25 septembre prochain face à la Zambie. Hemdani a-t-il le temps nécessaire, ou va-t-il devoir faire du bricolage ?

Seul le concerné peut vous répondre. L’EN ne meurt pas des échéances qu’elle a, elle doit vivre au quotidien. Les présidents et les sélectionneurs partent, mais la philosophie ne doit pas bouger. Au contraire, elle doit évoluer. À chaque sortie, on doit faire des analyses, même si on gagne. Le football évolue chaque jour. Pour moi, ce n’est pas cette échéance qui va être déterminante, mais la mise en place d’une construction qui nous garantit une réussite prochaine. Est-ce que ce colmatage va durer en fonction des résultats ? Est-ce que la fédération a un projet à long terme avec un autre entraîneur ? Tout ça doit être discuté, on ne laisse pas le hasard faire les choses. On doit mettre en place une philosophie et une vision, sans aucune place au hasard. C’est ça la gestion. Réévaluer l’ossature, peut-être que certains joueurs sont fatigués ?

🔸 On reproche à la FAF un certain manque de transparence. Votre avis ?

La communication, c’est une science. Ce n’est pas uniquement donner la liste des convoqués ou organiser des conférences de presse. C’est le tact, le moment, les situations. C’est la prévoyance, ce que pense le public, les médias. Le chargé de communication doit anticiper, connaître le milieu, jongler avec les situations, être intelligent dans ses réponses. Des réponses claires, nettes et précises. Savoir argumenter. Et là, on n’a même pas compris ce qu’est un chargé de communication, un manager général… On nomme et c’est tout. On crée des départements sans étude. C’est l’une des raisons qui fait qu’aujourd’hui on est dans la confusion. Maintenant, en tant qu’Algérien et amoureux de cette équipe, il nous faut une certaine sérénité. On a deux matchs importants, inch’Allah l’EN va réussir. Et on ne doit pas se contenter de la réussite, il faut se préparer pour demain. Un pays comme l’Algérie ne peut pas se contenter d’un premier tour, soyons sérieux. Il faut laisser ces gens-là, le coup est parti. On doit tous être derrière cette équipe nationale. S’il y a possibilité de corriger le tir, ce ne sera pas avec les insultes et les critiques négatives. L’EN, c’est la propriété de tout le monde, mais les critiques doivent être constructives. Si je te dis que tu as tort, cela ne fait pas de moi ton ennemi.

Il ne faut pas s’attarder sur le conjoncturel, il faut aller vers un projet. L’Algérie, avec les moyens de l’État, doit conquérir l’Afrique, parce que nous avons les moyens. De ce fait, il faut qu il y ait une gestion et des objectifs similaires aux moyens attribués par l’État. Il faut savoir que le potentiel existe ici, et avec ceux qui évoluent en Europe. L’Algérie est un pays de football.

H. S-A.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *