Il s’en est allé, mon ami
Que dire ? Par quoi commencer ? Je me heurte à un sérieux dilemme en commençant par écrire ce modeste hommage à l’un de mes amis les plus chers. Tout d’abord je voudrais dire que j’avais dans un premier temps songé à titrer ces modestes lignes par « Le Bon, l’omelette-frites et le Brillant ». Youcef, « You » pour les intimes, aurait sans l’ombre d’un doute aimé. Le connaissant parfaitement, il aurait apprécié, je n’en doute pas. Je le vois même afficher un sourire et me regarder de cet air désinvolte, façon de me dire combien il est d’accord pour ce titre. Mais j’ai décidé de n’en faire qu’à ma tête. Il m’aurait dit : «Tu es une mule» ( traduisez en arabe de chez nous) tout en éclatant de rire. Ce rire que je perçois encore aujourd’hui. Un rire d’un homme simple, d’un homme humble, le rire d’un ami fidèle qui vous ouvre son cœur quand vous en avez le plus besoin. Jeudi 12 décembre, 15h. Je somnolais face à la télévision. Le téléphone n’arrête pas de me secouer, il était sur «vibreur». Les vibrations étaient telles que j’ai dû me résoudre à voir ce que c’était. Stupeur : 63 appels en absence. Dieu du Ciel, qu’est-ce qu’il se passe encore ? Je regarde de près. Et j’appelle le dernier numéro c’est Kamel Hassani, mon confrère du quotidien Compétition, il décroche et me lance direct : «Aadama Allah ou adjrakoum !». Je réplique : «Oh ! Kamel, c’est quoi que tu dis là ?! Je ne comprends pas !» Il me donne le coup de grâce : «Tu n’es pas au courant ? Youcef Bouzidi est mort !»… Rideau. C’est le noir.
Par Mustapha Ouaïl
Le Bon
Dans ce chapitre je ne vais pas trop m’étaler. Pourquoi ? et bien parce qu’il n’aime pas trop évoquer cette partie de sa personnalité. Il me dit « Bon, que l’on s’entende très bien, toi et moi. Tu es là, tu es au courant, mais s’il te plait, je ne veux ni publicité, ni tambour, ni fanfare». Youcef Bouzidi était un homme qui avait les deux mains sur le cœur. Il était d’une bonté, d’une générosité sans commune mesure. Il donnait, il donnait, il donnait sans compter. Il était souvent tout le temps attristé par le sort de ses semblables. Comme me le disait Boubekeur, un de ses voisins de quartier, rencontré au domicile mortuaire : «Khouya Mustapha, Rah babat ezzawali» (le père des pauvres nous a quittés). Et il disait tellement vrai, Boubekeur. Youcef Bouzidi était le père des pauvres. Dans cet hommage, je le dis devant Dieu et les hommes. Youcef Bouzidi faisait vivre des familles entières. J’ai été assez souvent témoin d’actes de bienfaisance qu’il faisait en prenant le soin de me répéter à chaque fois : «S’il te plait, tu n’as rien vu». Oui je n’ai rien vu ya Si Youcef. Je n’ai rien vu et je n’en dirais pas plus. Seulement, grand frère, ne m’empêche pas de dire que moi, qui étais dans ton cercle le plus proche, combien de joueurs tu as aidés dans l’accomplissement de sa carrière ? Tu ne m’empêches pas de dire combien de personnes tu as soulagés en tendant ta main (et ton portefeuille). Tu n’empêcheras pas de dire combien d’hommes en détresse tu as sauvés en proposant ton aide. Sinon, pour clore ce chapitre, je dirais que tu étais un homme bon. Un homme très bon même.
L’omelette-frites
Cette expression, tous les journalistes sportifs qui ont eu un jour à couvrir une conférence de presse du coach Bouzidi l’ont entendu au moins une fois. Dans nombre de ses déclarations, il utilisait cette expression : «Mais moi, entraîneur algérien omelette-frites…» Est-ce que quelqu’un a eu un jour l’idée de lui demander ce qu’il voulait vraiment dire ? Malheureusement non. Et pourtant !
Et pourtant ! l’homme voulait à chaque fois lancer un message, un SOS, un signe de détresse qui le rongeait au fond de lui-même. Quelques jours seulement avant son décès, j’étais chez lui, nous sommes restés de longues heures à discuter football. Je l’ai trouvé un peu désabusé. Il me disait : «J’ai fait vingt-sept matches, j’en ai perdu trois, on m’a fait dégager. El gawri (comprendre le Français) il fait sept matches il perd trois, il a le soutien de tout le monde». Il accroche un sourire à son visage, il fronce les sourcils et enchaîne : «Mais j’ai appris à vivre avec ça, je suis un entraîneur omelette-frites».
Pour lui, l’expression «omelette-frites» est un message pour nous, hommes de la presse. «Je ne suis qu’un tout petit entraîneur, devant ces messieurs venus de l’étranger, devant qui vous vous pliez en deux.» Omelette-frites c’est un plat de monsieur tout-le-monde, c’est un plat à la portée de tout le monde. Ce n’est pas un plat de seigneurs. Alors lui, il l’utilisait comme pour nous dire : «Je ne suis qu’un entraîneur bien de chez vous, je n’ai pas fait les grandes écoles, mais je suis là, regardez-moi bien. Vous êtes là à me regarder remonter un club du fond des abimes, et pourtant, au lieu de louer mes mérites, vous allez chercher des histoires pour me diffamer, m’avilir et détruire tout le travail que j’ai accompli».
Le Brillant
Je le vois encore aujourd’hui, nous sommes chez lui, il me parle sans discontinuer de football. Je lui demande : «Alors You, des contacts ?» Enfoncé dans son salon en cuir, il soupire longuement et me fait part de sa fatigue : «Ce monde du football est d’une hypocrisie sans pareille. Tu travailles comme un dingue matin et soir, et puis, tu perds un seul match et te voilà sur un siège éjectable». Je lui dis : «Mais c’est le métier qui est ainsi fait». Il n’en démord pas. En tout cas, c’est tout lui. Quand il a une idée, il y va jusqu’au bout : «Soit ! Mais moi je te parle aussi de ceux qui ont la charge de t’aider, de veiller à la bonne marche du club et de l’équipe. Ceux-là, qui, normalement, constituent ta première protection et qui te livrent à la vindicte populaire». Le mot est lâché : la vindicte populaire. Youcef Bouzidi, on peut, comme tout entraîneur dans le monde, le critiquer sur sa méthode, ses schémas tactiques, sa façon de choisir les joueurs, etc., mais pour lui, les critiques sont toutes sorties du cadre purement technique. Il vivait très mal la diffamation. Oui, Youcef Bouzidi a été diffamé comme personne dans le monde du football. Et cela lui faisait tellement mal. Dans beaucoup de clubs (zaâma parmi les plus prestigieux du pays) on n’a pas respecté le travail titanesque qu’il a fait pour sauver les uns des affres d’une relégation honteuse et les autres, pour les avoir élevés au firmament du football national. Pour avoir été un de ses plus proches, je le voyais travailler 18 heures par jour pour sauver une situation qui était, pour beaucoup, désespérée. En retour, on lui sortait des histoires diffamantes. Et cela, il le vivait très mal. J’ai voulu dire dans ces lignes que Bouzidi était brillant, parce que je le pense vraiment. Je l’ai vu travailler un peu partout dans le pays, de Ain Benian à Oran en passant par Mila, Batna, Sétif, Magra, Merouana, Bejaïa, Tizi Ouzou, Kouba, Blida, Chlef, Relizane et Oran. Mais, bien sûr, son club de cœur c’est le NA Hussein Dey. Youcef Bouzidi était un brillant entraîneur parce que, d’abord il faisait son travail avec une passion inégalée. Il aimait son métier comme personne. Il vivait pour le métier. Il avait un sens de l’organisation, il était d’une précision tout ce qu’il y a d’extraordinaire. Comme entraîneur ; il anticipait certains faits à la manière d’un voyant. Il avait la parfaite maitrise de la gestion de son groupe. Il avait une façon bien à lui de motiver ses joueurs et d’en tirer le meilleur. Il avait aussi le don de flairer les talents. Il aimait ses joueurs comme ses propres enfants.
Youcef Bouzidi s’en est allé. Il nous laisse l’héritage de l’altruisme, du don de soi. Youcef Bouzidi, le Bon, l’omelette-frites et le Brillant, ce grand frère, cet ami fidèle, cet homme plein de bonté et de générosité, cet homme au grand cœur est certes parti de ce bas monde, mais à ne pas en douter, il rejoint un monde bien meilleur. Sa place, nous le souhaitons, est parmi les justes.
Adieu grand frère, Adieu l’ami
Je garde de toi mon cher ami, le souvenir d’un homme. D’un homme, un vrai. Un pur.
A sa maman éplorée, à son fils Yacine, à tous ses frères, Hamada et les autres, je présente ici mes condoléances les plus attristées.
M. O.
