3 août 2026

Boutaleb : « On a remplacé les hommes par l’argent »

Né en 1968 à Alger, Saïd Boutaleb est un attaquant emblématique du football algérien. Formé à la rigoureuse DNC Alger, il débute en 1985. Révélé à l’USM El Harrach (1990-1993), il y est vice-champion et inscrit un triplé historique en Coupe d’Afrique face à Hearts of Oak. Après un passage en Tunisie, il rejoint la JS Kabylie puis le CR Belouizdad (1998-2002), avec qui il remporte deux titres de champion (2000, 2001) et une Coupe de la Ligue. Il marque les esprits par son intelligence de jeu et ses buts décisifs. En sélection, il participe à plusieurs regroupements et joue contre la Guinée en 1993. Il a laissé l’image d’un joueur respecté, apprécié pour son humilité, son sourire et son exemplarité tout au long de sa carrière.

Dans cet entretien, l’ex-adjoint de feu Djamel Menad à l’USMH, critique l’argent « roi », défend les anciens joueurs, valorise le facteur humain et dénonce les complexes.  

Entretien réalisé par Hamid Si-Ahmed

🔸Commençons par le football mondial. Un sport en pleine transition, qui a perdu beaucoup de ses valeurs…

Actuellement, le football est devenu du business, c’est le sport des gens pauvres. Le football appartient aux peuples défavorisés, notamment en Afrique et en Amérique latine. Ce que je regrette, c’est que ces deux continents ne soutiennent pas l’UEFA, le continent européen. Le football européen domine le football mondial, les équipes des demi-finales de la Coupe du monde : trois équipes européennes, l’Espagne, la France et l’Angleterre. Les Européens ont leur propre stratégie et leur propre vision du football. La FIFA a transmis un communiqué à toutes les fédérations pour qu’elles approuvent, Infantino a brisé le rêve de millions de footballeurs. Aujourd’hui, le football est pris en otage par ces boîtes, par l’argent. La FIFA a promis plus d’argent aux fédérations, acheter leur accord, tout en vendant le football à des personnes qui ont de l’argent. Des personnes pas passionnées par le football, mais par l’argent. J’espère que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie vont suivre la procédure mise en place par les Européens.

🔸On a tous vu ce qui s’est passé en Coupe du monde, mais on va vers le maintien de Vladimir Petkovic à la tête de la sélection nationale, à même pas deux mois des éliminatoires de la CAN 2027. Quel est votre constat ?

C’est un peu flou, il n’y a pas de transparence. Pas de communiqué clair de la part de la Fédération. Ils ont transmis aux avocats de Petkovic leur intention de limoger son staff et de le remplacer par des Algériens. Est-ce qu’il va accepter ? En principe, un sélectionneur qui se respecte n’acceptera pas, car cela représente une ingérence dans ses prérogatives, une interférence dans son travail. Est-ce qu’il va accepter ? On ne le sait pas…

Si on le libère, on devra le payer jusqu’au dernier centime, et ce sera toujours nous les perdants. Sachant que cet argent, il ne le mérite pas. C’est bientôt les éliminatoires de la CAN, je pense qu’on va vers son maintien, mais sous conditions. Cela reste un point d’interrogation.

🔸Depuis la CS/DNC, quel est votre constat du football algérien ?

Bien avant la CS/DNC, étant jeune, j’ai joué dans plusieurs quartiers, plusieurs associations… à Saïda, à Kouba…Ce que je remarque, c’est qu’il y a beaucoup plus de moyens. Nous, avant, on avait les compétences humaines et la bonne foi. Quand on voyait un jeune avec du talent, on l’aidait à progresser. Aujourd’hui, malheureusement, un jeune issu d’une famille modeste et sans connaissances, on le marginalise. Il se décourage forcément et se retire du monde du football.Aujourd’hui, les entraîneurs ont des diplômes ; avant, l’expérience elle-même suffisait pour encadrer les jeunes. Mis à part le Paradou, qui nous a donné des joueurs de valeur, et quelques clubs financés par des entreprises nationales. Le PAC a investi à long terme, et voilà les résultats : 5 ou 6 éléments en Coupe du monde, et une cinquantaine dans le championnat, issus de la formation du Paradou.Il y a des cas rares, comme Amoura, qui a commencé à Jijel, puis est parti à Sétif, avant d’exploser et de jouer à l’étranger. Donc, ce que je voulais dire, c’est qu’on est un peu loin de la formation au niveau des jeunes.

🔸Vous avez parlé de moyens. Nous avons des stades flambant neufs, mais pas assez de terrains d’entraînement. Est-ce suffisant pour améliorer la formation ?

Écoutez, le meilleur moyen, c’est le moyen humain. Un entraîneur ou un éducateur, avant tout, doit être un connaisseur. Il doit avoir ce côté humain, surtout envers ces jeunes modestes financièrement et marginalisés. La plupart des formateurs aujourd’hui sont eux aussi plus motivés par leurs propres intérêts. Donc il nous faut l’homme qu’il faut, à la place qu’il faut. Le moyen matériel, c’est l’homme qui le ramène, pas l’inverse. C’est l’homme qui fera d’un prodige un futur joueur de l’équipe nationale.

🔸Justement, en parlant de compétences humaines, selon vous, l’entraîneur algérien peut-il prétendre à un poste de sélectionneur national ? Sincèrement, que pensez-vous du niveau de l’entraîneur algérien ?

Écoutez, le niveau de l’entraîneur algérien existe. Mais malheureusement, on se sabote entre nous. À un moment, on nous a exigé des diplômes, on les a eus, et après ? Qui travaille ? Ce sont toujours les mêmes qui tournent et reviennent. Et si vous avez remarqué, les anciens joueurs devenus entraîneurs, on ne leur donne pas l’occasion. Pourquoi ? Je ne sais pas… Il n’y a que, peut-être, Cherif El Ouazzani, Zeghdoud et Dziri qui travaillent. Aujourd’hui, on a des instituts, on a le 3e degré, CAF A, mais malheureusement, est-ce qu’on leur fait confiance ? Nos deux Coupes d’Afrique, c’est Kermali, Abdelouahab, Saadi, Fergani, et Belmadi. Ce sont des Algériens. Et les entraîneurs qui ont gagné des Coupes de la CAF et des Ligues des Champions, ce sont des Algériens. Nos joueurs ont besoin de la mentalité d’un entraîneur algérien. Que ce soit en Ligue 1 française, dans les championnats anglais ou italien, on trouve des anciens joueurs à la tête des clubs, et même dans les sélections. En Afrique, c’est aussi devenu la tendance, mais en Algérie, je ne sais pas pourquoi on a peur des anciens joueurs. Moi, je pense que c’est plutôt un complexe. Dans les clubs, on nous taxe de « khellatines », alors qu’ils ne nous connaissent même pas. En réalité, on leur fait de l’ombre. Et ça, c’est un complexe…

🔸Et pourtant, ce devrait être un atout et un honneur pour les clubs d’avoir dans leur staff des anciens joueurs. C’est une belle vitrine… n’est-ce pas ?

Exactement, normalement, c’est une suite logique. Tout le monde serait content. Un bel exemple : Fabregas avec Côme, après deux ou trois ans, ils vont jouer la Coupe d’Europe ! Ça va de soi, mais chez nous, c’est un complexe envers les anciens joueurs.

🔸Que pensez-vous du niveau actuel du joueur algérien ?

Quand même, durant ces dernières années, le niveau s’est amélioré. On a de bons joueurs, mais il nous manque ces joueurs qui prennent les initiatives, qui savent prendre des décisions. Comme c’était le cas avant à l’USMA, au CRB, à la JSK, au Mouloudia, au MCO, à Sétif ou au CSC… des joueurs capables de débloquer des matchs, avec des gestes techniques, une inspiration. Aujourd’hui, on est plus dans le collectif, et on recherche beaucoup plus le résultat. L’essentiel, c’est de ne pas perdre. Beaucoup d’entraîneurs aujourd’hui préfèrent éviter les attaques placées et jouent le jeu direct. Alors que le football algérien, ce n’est pas comme ça. Il y a la technique, le jeu par derrière, sur les côtés, puis tu ouvres le jeu et tu joues en profondeur… Et pourquoi cela ? Parce que les entraîneurs savent que s’ils perdent un ou deux matchs, ils seront limogés, c’est comme ça. Ils préfèrent ne pas perdre et faire des matchs nuls, plutôt que de produire du beau jeu. Un ancien joueur ne pourra pas jouer à l’aveuglette, il connaît le terrain. Vous avez sans doute lu entre les lignes ce que je voulais dire…

Pour un ancien footballeur, ces choses sont faciles, pas pour quelqu’un qui n’a jamais pratiqué le football. Aujourd’hui, le football a évolué vers la spécificité dans l’entraînement, à chaque poste, parce que chacun a sa zone, son compartiment. Il y a l’entraînement individuel, par compartiment, et collectif. On ne peut pas faire un entraînement de groupe n’importe comment, sinon on ne comprend rien au football.

H. S-A

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