Figure emblématique du judo algérien, Maître Benikene est 6e Dan, ex-champion d’Algérie, entraîneur troisième degré, athlète de haut niveau et directeur technique et sportif. Dans cet entretien, il dresse un bilan peu reluisant de ce qu’est la discipline en Algérie.
Entretien réalisé par Nasser Souidi
L’Algérie a obtenu l’organisation du Championnat d’Afrique 2027 et accueillera le congrès de l’Union africaine de judo (UAJ). Selon vous, quels sont les enjeux majeurs pour la FAJ dans la préparation de ces événements, et comment cela peut-il impacter le judo algérien sur le plan international ?
L’Algérie a toujours organisé des compétitions continentales, qu’elle a toujours réussies, et le choix de cette édition de 2027 me semble bien réfléchi. D’ailleurs, cette édition verra la tenue du Congrès de l’Union africaine de judo, à Alger. Ce sera un tremplin pour certains d’infiltrer l’instance, et aussi la confirmation de ceux qui occupent des postes, aussi bien au niveau continental qu’international. Cette organisation permettra à tous nos athlètes d’y prendre part, donc des gains financiers pour la Fédération, le soutien du public, comme à l’accoutumée. Nous pensons que nos athlètes occuperont les plus hautes marches des podiums.
Comment évaluez-vous les efforts de la FAJ pour redynamiser le judo algérien et revenir en force sur la scène continentale et internationale ?
Sachant que certaines bonnes vérités ne sont pas bonnes à dire, et que nous n’acceptons pas facilement la critique, bien qu’elle soit constructive, personnellement je reste déçu. Car ces efforts, à mon humble avis, restent très en dessous des aspirations et des attentes de cette discipline nationale.
Selon vous, que doit faire la FAJ pour qualifier un maximum de judokas pour les JO 2028 ?
La qualification aux JO n’est plus un secret de nos jours. Il ne s’agit pas de remporter des titres, la qualification se joue sur une période, bien avant les JO, dans laquelle l’athlète est tenu de faire la récolte d’un nombre de points et d’être parmi les meilleurs au monde. Donc, le travail de la fédération, c’est de constituer un groupe d’athlètes engagés et avec lesquels elle doit sillonner le monde.
À quelle performance des judokas algériens, vous attendez-vous lors des prochains Championnats d’Afrique seniors en Côte d’Ivoire ?
Depuis 2012, le nombre d’athlètes sur les podiums des championnats d’Afrique ne fait que régresser. C’est malheureux pour le judo algérien, mais bénéfique pour le judo africain. Les Africains ne dorment pas sur leurs deux oreilles et font tout pour remporter des médailles lors de ces joutes continentales. Aujourd’hui, mis à part un ou deux athlètes qui arrivent à s’imposer, les autres ne sont pas confirmés dans leurs catégories. Ils peuvent créer des surprises, mais…
M. Selini a été réélu à la tête de la FAJ pour un nouveau mandat olympique (2024-2028). Quelles sont, selon vous, les priorités absolues pour la FAJ durant ce mandat, notamment en ce qui concerne la détection des jeunes talents et la modernisation des structures ?
A mon humble avis, on ne peut pas parler de réélection, du moment qu’il n’y avait qu’un seul candidat. Donc c’est beaucoup plus une reconduction. Pour ce qui est des objectifs de la fédération, ce sont ceux énumérés dans le plan d’action du candidat lui-même. Donc… La détection des jeunes talents voudrait qu’elle soit faite, déjà, au niveau des bases, au niveau des Ligues de wilaya, des Ligues de région, pour enfin atteindre le sommet. Qu’appelle-t-on modernisation des structures ? C’est un grand mot. Faudrait-il qu’il se concrétise sur le terrain. Sinon, comme par le passé, ça restera des mots en l’air.
Parmi les projets annoncés par la FAJ, on retrouve la modernisation des lois de l’instance, la transparence financière, et le développement des qualifications des entraîneurs. Êtes-vous convaincu ?
Quand j’entends parler de la modernisation et des lois de l’instance, ça ne veut absolument rien dire. D’autant plus que les lois et les règlements existent. Seulement, ils sont piétinés, ils ne sont pas respectés. Donc utiliser des terminologies non adaptées ne sert à rien. La transparence financière, cela doit obéir à la mise en place de procédures de gestion, qui devraient elles-mêmes permettre la traçabilité et être transparentes.
Le judo algérien a connu des moments de gloire dans le passé, mais semble en retrait ces dernières années. Quels sont, selon vous, les facteurs qui ont mené à ce déclin, et comment peut-on inverser la tendance ?
C’est l’exclusion et la marginalisation de toutes les compétences et des amoureux de cette discipline, des véritables bâtisseurs du judo algérien qui se voient rejetés et exclus de tous les cercles de décision, ou de prise en charge de la discipline. Si nous voulons voir plusieurs judokas algériens aux JO de 2028, il faudra prendre le taureau par les cornes, aller chercher l’argent nécessaire, ensuite prendre part à toutes les compétitions de haut niveau, pour que nos athlètes puissent se mesurer au gotha mondial. Ce n’est que par le travail que nous pourrons éventuellement prétendre obtenir des résultats aux JO. Nous devons avoir le courage d’aller au bout des choses. Reste le problème qui se pose à nos athlètes, à chaque rendez-vous planétaire, où ils doivent éventuellement affronter des athlètes, dont nous ne reconnaissons pas l’entité. Cela aussi reste un problème. Si à chaque fois le tirage au sort oppose un de nos athlètes, il doit se retirer, ce n’est pas bon pour la discipline, pas bon pour le pays. Et cela doit faire l’objet d’une réflexion, à un haut niveau.
Une seule médaille d’or a été décrochée à l’Open africain de Tunis, samedi. Est-ce, selon vous, une performance ?
La délégation algérienne était étoffée, dans toutes les catégories, hommes et dames. Je pense qu’une seule médaille d’or est une récolte vraiment décevante. Cela n’augure rien de bon. Sincèrement, un travail en profondeur doit être fait, si nous voulons vraiment reprendre notre place sur les podiums. Il est nécessaire de revoir la prise en charge des athlètes et des équipes nationales. Les niveaux de l’Open et le championnat africains sont très loin du niveau mondial.
La détection des jeunes talents est un enjeu crucial pour l’avenir du judo algérien. Comment peut-on améliorer le système de détection et de formation des jeunes judokas en Algérie ?
La détection des jeunes talents, c’est une politique en elle-même. Elle devrait être confiée à des compétences. La détection se fait déjà au niveau d’un club. Ensuite, au niveau de la Ligue, il est censé y avoir des cadres, habilités, et, pourquoi pas, orienter les jeunes talents vers les équipes nationales, avec une meilleure prise en charge. Il est grand temps aussi de penser à la création d’académies, pour jeunes talents en judo. Là où l’athlète pourra être regroupé, poursuivre ses études et développer les attitudes et capacités spécifiques dans la discipline
Si vous aviez l’opportunité de contribuer directement au développement du judo en Algérie, quelles seraient les premières actions que vous mettriez en place ?
Le malheur, dans notre pays, c’est que tout est ramené à une seule personne, alors que, comme le dit l’adage, une hirondelle ne fait pas le printemps. Si j’avais la possibilité de contribuer au développement du judo, c’est de rassembler tous les acteurs et les amoureux de cette discipline autour d’une table, et de faire en sorte que chacun trouve la place qui est la sienne, pour contribuer à bâtir le judo algérien. Nous avons des compétences, des gens valables, des gens amoureux, des serviteurs qui veulent servir et non se servir. C’est ma devise, j’y crois, je pense que ça peut se faire, que ça peut donner des fruits.
N. S.
