6ᵉ Dan de judo, ex-champion d’Algérie, entraîneur 3ᵉ degré, Maître Karim Benikene est actuellement Directeur Technique Sportif du CS El Biar. Fort de son parcours, il dénonce dans cet entretien un système sportif en crise.
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🔸 Aux JM 2026 de Tarente, le judoka Messaoud Redouane Dris a conservé son titre. Trois médailles d’or pour Kaylia Nemour, la jeune Ouikene a raflé l’or, et d’autres médailles encore. Ces médailles sont-elles une exception ou un signe d’espoir ?
On m’en veut parce que je dis sincèrement ce que je pense… Pour la participation aux JM 2026, les résultats sont moindres que l’édition précédente. On a eu beaucoup plus de médailles. Donc ça aussi on doit le prendre en considération.
Dris Messaoud a des capacités extraordinaires. S’il était pris en charge, il irait très loin. Mais en 2026, c’est l’arbre qui cache la forêt. On est contents de sa médaille, mais ça ne devrait pas nous encourager à dormir. On aurait pu mieux faire.
🔸 Donc avec un environnement adapté, l’excellence est possible…
Bien sûr. Bien que j’étais loin, les échos nous parviennent. Kaylia Nemour a remporté trois médailles, à elle seule. Et quand on voit l’absence des dirigeants à la remise des médailles, c’est une grande question à se poser au plus haut sommet de l’État.
🔸 Comment analysez-vous cette mise à l’écart dans la gestion des athlètes d’élite ? Est-ce le signe d’un dysfonctionnement plus profond ?
Ça n’a aucune explication. C’est contre l’éthique sportive, contre l’éducation, contre les valeurs algériennes. Kaylia Nemour est une fille, courageuse. Elle a laissé ailleurs des avantages qu’elle n’a pas chez nous. Elle ramène trois médailles d’or, elle mérite une décoration. On a décoré des gens pour moins que ça.
C’est dommage pour le sport algérien. Ça reflète le niveau individuel de chaque dirigeant du Mouvement sportif.
🔸 Comment expliquez-vous ce décalage entre le discours officiel du COA et la réalité vécue par les athlètes ?
Nous sommes en Algérie. Il ne faut pas avoir peur d’appeler les choses par leurs noms. Entre le discours et la réalité, il y a un fossé grand comme le trajet d’Alger à Tamanrasset.
🔸 L’AGE de la Fédération algérienne de Judo (FAJ), reportée puis maintenue dans le flou, a vu des absences marquantes. Pour vous, cet épisode traduit-il une crise de gouvernance et un manque de transparence chronique ?
La crise de transparence est à tous les niveaux. C’est la même au Comité olympique, au football. Le phénomène persiste. Mettre à la tête des fédérations des gens sans passé dans la discipline, c’est grave. C’est comme ramener un nageur à la tête de la boxe. Il ne connaît rien. On ne peut pas attendre de miracles. Ces gens sont facilement manipulables, téléguidés. « Allah ghaleb », c’est le mal du pays.
🔸 Certains témoignages d’athlètes à Tarente évoquent des conditions de préparation loin des standards. Un nageur aurait été financé par ses parents durant deux saisons…
Ce n’est pas le seul. Tous les athlètes qui se démènent se donnent. Il n’y a pas que les nageurs, même Kaylia Nemour, même les judokas. Il y a un problème profond. La politique de l’autruche est monnaie courante. On tourne la tête pour ne pas voir la réalité. On ne peut plus parler de résultats internationaux sans accompagnement et moyens. Choisir les compétences, mettre les moyens, attendre les comptes. Après les JM, il devrait y avoir des rapports. Chez nous, on plie bagage et on rentre. C’est plus du tourisme qu’autre chose.
🔸 Le système sportif algérien peine à créer des modèles, les succès individuels sont souvent le fruit d’un parcours hors-norme plutôt que d’une politique de formation. Votre avis…
Monsieur Hammad, président du Comité olympique, a obtenu une médaille olympique. Son entraîneur est de formation algérienne, une pure formation de l’ISTS. Cela vaut pour toutes les disciplines. La compétence existe, la matière grise existe. Mais on brise nos compétences. Oumedjkane Toufik, enseignant à l’ISTS, s’est porté candidat pour la Fédération de judo. C’est une compétence avérée. Il a préparé un projet. On l’écarte pour mettre un parachuté.
L’État, avec toute sa bonne volonté, ne prend pas en main les rênes de ce secteur. Pourtant, le sport, c’est de la politique internationale. Le drapeau, l’hymne, l’image du pays. On devrait y accorder plus d’intérêt. Les instituts existent, la formation existe. C’est dommage, ils sont tous partis à l’étranger.
🔸 En parlant de renommée internationale, l’Algérie a perdu de sa grandeur sportive sur le continent…
J’ai toujours abordé le côté argent. L’argent a tout détruit. Nous étions l’élite africaine, les représentants de tout un continent. Où est le cyclisme, la boxe, l’athlétisme, le handball, le basket ? Ça devrait attirer l’attention des décideurs. Mais il n’y a rien. Les gens se plaignent, écrivent, réclament, mais la tutelle ne réagit pas.
🔸 C’est désolant de voir toutes ces pépites et ces talents bruts qu’on ne prend pas en charge…
Avant, les gens étaient actifs par vocation. C’était de l’amour. Ils aimaient le sport, ils aimaient l’Algérie. Aujourd’hui, chacun pense à ses intérêts. Les gens font du positionnement. On donne des postes par affinité, pour renvoyer l’ascenseur.
Donc on ne peut pas penser à l’intérêt général et au développement du sport.
🔸 Donc en résumé, quels sont les défis structurels qui freinent le potentiel du sport algérien ?
L’argent, les moyens, les infrastructures. En début de saison, les complexes sont fermés. On parle de natation, mais il n’y a pas de bassins. Les athlètes ne trouvent pas où s’entraîner. L’athlétisme n’a pas de matériel spécifique. Tout ça fait que ça ne peut pas marcher.
🔸 Êtes-vous confiant pour l’avenir du judo ?
Ouallah c’est regrettable, il n’y a pas d’espoir. Un jeune algérien médaillé de bronze au Championnat du Monde Cadet, en Équateur, a opté pour une autre nationalité. Un Algérien parti bêtement. Il y a aussi le jeune Rouibet Abdeldjebar, qui peut aller loin. On le convoque la veille pour un stage le lendemain ! Il habite en France, il étudie en France. Pour rejoindre le stage, il lui faut au moins dix jours.
Il n’y a pas de volonté réelle. Au niveau des instances, c’est du réchauffé. On change de visages, mais la politique est la même. Les gens en place n’apportent rien. Les jeunes ayant obtenu des médailles aux JM, que vont-ils devenir ? Certains devraient être appelés en équipe nationale A. Le seront-ils ? Je ne sais pas.
🔸 Comment va le CSEB ?
Je collabore avec un merveilleux staff. Les insuffisances, nous essayons d’apporter des corrections. On essaie de faire de notre mieux, inch’Allah ça va marcher. Ce club a trois ans, créé par des enfants d’El Biar, d’anciens champions. Il y a de la confiance, de la sincérité. Ils sont droits. On se prépare.
Nous avons toutes les catégories. La saison dernière, ils ont raté une marche du podium. C’est un objectif qu’on s’est fixé, inch’Allah on va l’atteindre.
🔸 Vous avez donc trouvé un environnement où vous pouvez travailler et progresser…
Il y a une devise dans le judo : « Ne me juge pas sur le nombre de fois où je suis tombé. Juge-moi sur le nombre de fois où je me suis relevé. » Le judo, c’est de l’espoir. La vie est un éternel combat. On constate des lacunes. On doit les dépasser, c’est un devoir.
🔸 Avant de se quitter, un mot pour la jeune Cylia Ouikene, médaillée d’or à Tarente ?
La jeune Ouikene a démontré sa détermination, elle a du potentiel. Elle est jeune et peut faire encore de meilleurs résultats. Sa médaille d’or confirme sa valeur. Je lui souhaite un podium olympique, très prochainement.
Entretien réalisé par Hamid Si Ahmed
