Dans nos clubs, on ne prépare pas pour jouer, on s’incline devant le culte de l’effort brut. On ne prépare pas pour faire émerger une idée du jeu, mais pour imposer la douleur, la répétition, la charge.
Par Dahmane Hamel
La pensée s’efface devant la tyrannie de l’usure.
On croit qu’en chargeant les corps, on façonne des équipes.
On confond :
– souffrance avec exigence,
– transpiration avec progression,
– épuisement avec préparation.
Mais préparer, ce n’est pas épuiser. Nous sommes là devant un modèle traditionnel à bout de souffle. La préparation reste prisonnière d’un modèle périmé et hérité d’un découplage total entre la charge physique et le sens du jeu.
Chaque été, le même rituel : séances à outrance, « coup de jus » glorifié comme preuve de sérieux, courses répétées, intensité imposée, fatigue valorisée. Mais pour quoi ? Pour qui ? Selon quelle logique ? Très peu savent répondre. Car derrière la façade du professionnalisme se cache un savoir figé, transmis sans question, répété sans réflexion, accepté sans critique.
Une chose est claire : on ne prépare pas une idée du jeu, on perpétue un héritage sans âme, des absurdités genre : « Attendez-nous après la 5ᵉ Journée »
On ne structure pas, dans la complexité intégrée que requiert le football moderne.
On reste dans des logiques simples, déconnectées, là où il faudrait articuler le physique, le cognitif, le technico-tactique et le relationnel. Mais penser cette complexité suppose de la compétence, de la méthode, du dialogue. Or, on préfère l’usure au travail structurant. Faute de formation solide en physiologie ou en méthodologie de l’entraînement, de nombreux entraîneurs délèguent sans discernement la préparation au préparateur physique. Ce dernier (pas tous, mais c’est la tendance lourde) agit alors en autonomie, avec des méthodes :
– décontextualisées,
– génériques,
– souvent analytiques,
Oubliant que le football est un effort moteur, cognitif et décisionnel, intégré au jeu.
Et l’exemple de l’USMA est édifiant, la préparation a été entamée depuis plusieurs jours… et l’entraîneur principal n’a pas encore été recruté ! Autrement dit, celui qui est censé donner la direction, formuler l’idée du jeu, organiser les charges et poser les intentions n’est pas là. Mais les joueurs courent. Les séances s’enchaînent.
La fatigue s’accumule. Qui pense ? Personne.
Résultat : on prépare à l’usure, pas à la lucidité. Et depuis peu, on ajoute le bluff technologique : GPS, courbes, données, tableaux…
L’illusion du contrôle, le vernis de la modernité.
Mais un GPS mal étalonné, mal interprété reste aussi aveugle qu’un entraîneur qui programme sans réfléchir. La donnée n’est rien sans intention. La technologie ne pense pas à notre place. Elle ne remplace ni la tactique, ni la pédagogie, ni la compréhension du joueur, ni la cohésion de l’équipe, ni…, ni…
Nous sommes devant une délégation aveugle qui entretient le problème.
Les meilleurs clubs au plus haut niveau ont rompu avec cette logique.
Ils adoptent une approche :
– systémique : le joueur est un tout, pas un empilement de qualités,
– spécifique : on se prépare dans le jeu, pas à côté du jeu,
– individualisée : chaque joueur est préparé selon son profil, son poste, son niveau, etc.
Cela se traduit par :
– une charge fonctionnelle, liée au style de jeu recherché,
– une recherche de fraîcheur durable, pas d’épuisement anticipé.
Préparer une équipe, ce n’est pas la vider de son énergie. C’est la remplir de repères, de relations, de principes et d’intelligence. C’est penser le jeu avant de penser les jambes. C’est construire de la coordination, de l’intensité dans le sens, pas dans le volume.
Le football n’est pas une piste d’athlétisme, et le joueur n’est pas un moteur à pousser jusqu’à l’usure. Tant qu’on mesurera ce qu’on impose plutôt que ce qu’on construit, tant qu’on jugera une préparation à la sueur plutôt qu’au jeu, on continuera de former des coureurs fatigués, pas des joueurs prêts.
Préparer, ce n’est pas imposer un effort : c’est organiser un sens.
Ce n’est pas créer de la douleur : c’est installer une intention.
Et ce n’est pas charger : c’est clarifier.
Il y a un impératif : changer de paradigme : clarifier, pas charger
A.H.
