25 mai 2026

Samir Chaibeddra : « L’Algérie c’est sacré pour moi »

Son nom ne vous dit peut-être pas encore grand-chose, mais cela ne saurait tarder. À seulement 34 ans, Samir Chaibeddra, jeune entraîneur franco-algérien originaire d’Oran, est en train de se faire un nom en Suisse. C’est à Bienne, petite ville proche de la capitale Berne, que ce passionné de football écrit les premières lignes d’un destin qui pourrait bien s’annoncer brillant. À la tête du FC Bienne, club évoluant en troisième division suisse (Promotion League), Chaibeddra s’apprête à vivre un moment fort de sa jeune carrière : une demi-finale de Coupe de Suisse face au géant helvétique, les Young Boys de Berne. Cerise sur le gâteau, son équipe est actuellement coleader du championnat à seulement trois journées de la fin, en pleine course pour la montée. Nous sommes allés à la rencontre de cet entraîneur au profil atypique, qui bouscule les codes dans un pays et un football encore peu connus du grand public algérien. Entretien avec un technicien passionné, courageux et ambitieux, bien décidé à tracer sa voie.

Entretien réalisé à Bienne (Suisse) par Amine Tirmane et Amine Beroual

Tout d’abord, vous êtes méconnu du public algérien, alors une présentation s’impose… 

Samir Chaibeddra, entraîneur franco-algérien de 34 ans. Mon père, originaire de Tlemcen, ayant grandi à Oran, et ancien footballeur, m’a transmis sa passion pour le football et l’équipe d’Algérie. Après son décès alors que j’avais 13 ans, le foot m’a permis de rester sur la bonne voie. À 17 ans, j’ai commencé à entraîner des jeunes, et c’est là qu’est née ma vocation. J’ai gravi les échelons à Saint-Genis-Laval, des U7 aux U15, nous avons réussi plusieurs accessions consécutives, puis à Lyon La- Duchère où j’ai hissé les U17 au niveau national, alors qu’on était à trois niveaux au-dessous à mon arrivée. Malgré une pause forcée pendant le Covid, j’ai rebondi grâce au soutien de ma femme. Après un passage par Goel FC, j’ai rejoint le FC Bienne en Suisse, club satellite de Clermont Foot, d’abord comme responsable de la performance, puis comme entraîneur principal. C’est Edouard Chabat qui m’avait proposé le projet de Bienne pour le compte de Clermont Foot en 2023, l’idée était de venir ici pour deux mois et voir par la suite ce qui pouvait se passer. Aujourd’hui, je poursuis l’aventure avec ce club avec beaucoup d’ambition.

Pouvez-vous être plus explicite sur la relation entre Clermont Foot et le FC Bienne ?

Ce sont deux clubs satellites. Le club français met à notre disposition des joueurs, ainsi que du matériel et des outils de travail spécifiques. Clermont Foot fait la même chose avec un club autrichien. Il est clair qu’une telle collaboration avec un club professionnel français, comme Clermont Foot, est une réelle opportunité pour un club évoluant en troisième division suisse. 

Quitter la France à 32 ans a été un vrai challenge pour vous, aventure également, puisque vous changez carrément de pays pour lancer vraiment votre arrière, comment avez-vous appréhendé tout cela ?

 C’était un vrai tournant pour moi, un défi autant professionnel que personnel. J’ai toujours eu en tête l’idée de quitter un jour la France. Vous savez, je m’appelle Samir Chaibeddra, et dans le contexte actuel, ce n’est pas toujours évident d’évoluer dans le milieu du football français quand on n’a pas un nom “bankable” ou un passé de joueur pro. Il y a des barrières invisibles, des préjugés. En Suisse, j’ai découvert autre chose : un pays où l’on vous juge sur votre travail, pas sur votre origine, votre religion ou votre statut social. Les mentalités sont beaucoup plus ouvertes aux autres cultures. Tout le monde vit en parfaite harmonie, à Bienne, j’entends du français, de l’allemand, de l’italien, c’est multiculturel, et tout le monde se respecte.

Le changement n’a pas été facile. Je suis très attaché à ma famille, et quitter la région lyonnaise où j’ai toujours vécu n’a pas été simple. J’en ai longuement parlé avec ma femme et ma mère. Je suis venu seul au début, et cette période a été difficile. Mais ensuite, ma femme et mes deux enfants m’ont rejoint, et tout s’est mis en place naturellement. Je me suis plongé à 100 % dans le travail, avec l’objectif clair de réussir le maintien du FC Bienne en Promotion League. 

Comment se sont déroulés sportivement vos débuts ici en Suisse ?

Quand j’ai pris en charge l’équipe, nous étions dans la zone de relégation, à 11 journées de la fin du championnat. Avant même d’arriver à Bienne, j’avais visionné tous les matches du club et je connaissais déjà le nom de chaque joueur. Nous avons réussi à terminer avec 12 points d’avance sur le premier relégable. Ce fut un bel exploit, et c’est à partir de là que la confiance s’est installée avec les responsables du club. En conséquence, mon contrat, initialement signé pour deux mois, a été prolongé d’une année. 

Le FC Bienne est un club qui était habitué à l’élite par le passé, puis il a disparu de la Super League et la Challenge League, parlez-nous un peu de ce club…

La ville de Bienne a une particularité : c’est la seule ville bilingue de Suisse. Elle se trouve dans le canton de Berne, avec presque la moitié de la population francophone et l’autre moitié parlant suisse-allemand. C’est une charmante petite ville cosmopolite, bordée d’un joli lac. Le club, bien que très ancien et ayant longtemps évolué en première division, a traversé des périodes difficiles, avec deux faillites qui l’ont contraint à redescendre dans les divisions inférieures. Aujourd’hui, le club est en train de créer de nouvelles sensations parmi les Biennois, même si nous restons encore loin du club de hockey sur glace, qui est beaucoup plus populaire et fait partie des meilleurs en Suisse, disputant même des compétitions européennes. Toutefois, l’équipe de football aspire à revenir en Challenge League (Ndlr : 2e division suisse), et nous sommes en demi-finale de la Coupe de Suisse, après un parcours exceptionnel cette saison. Le club est en train de se faire remarquer à nouveau. 

Quels sont les moyens d’un club de troisième division suisse comparé à un club du même palier en France ?

Au FC Bienne, nous bénéficions d’excellentes installations mises à notre disposition par la ville. La Tissot Arena, un superbe stade moderne de 5 600 places, a été construit en collaboration avec la ville et l’Association suisse de football pour accueillir l’équipe nationale féminine. Nous avons des infrastructures de qualité, avec un terrain d’entraînement en gazon naturel, d’autres en synthétique, une petite salle de gym ainsi qu’un bassin chaud et froid et quelques bureaux. Toutefois, en termes de moyens financiers, notre budget se situe dans la moyenne comparée à d’autres clubs de notre division. Nous occupons actuellement la 7e ou 8e place en termes de budget de la ligue. À titre d’exemple, nous n’avons pas les ressources pour offrir les salaires les plus élevés, mais les joueurs sont attirés par notre club grâce à la qualité de notre infrastructure, qui n’a rien à envier à celle des clubs de Challenge League. Cela est dû en grande partie au travail du président, qui s’investit pleinement pour assurer le bon fonctionnement du club. Il est important de noter que le FC Bienne ne deviendra professionnel que si nous accédons en deuxième division, l’année prochaine. À ce moment-là, le club pourrait bénéficier de plus de revenu0s, notamment grâce au sponsoring et aux droits TV. De plus, notre collaboration avec Clermont Foot nous permet de progresser et de nous structurer comme un club professionnel. Nous organisons régulièrement des séances de travail et des stages avec nos homologues français, et il existe une véritable alliance entre les commissions sportives des trois clubs satellites. 

Vous n’êtes, justement, pas loin de retrouver la ligue professionnelle, en étant coleader du championnat à cinq journées de la fin de la saison. L’accession était-elle votre objectif avant l’entame de l’exercice en cours ?

 Depuis le début de la saison, nous avons toujours considéré le championnat comme un gâteau, et l’accession étant un des ingrédients qui font un gâteau extraordinaire. Aujourd’hui, nous sommes proches de l’exploit, et nous jouons à fond pour atteindre cet objectif devenu désormais possible, notamment depuis la trêve. Nous nous sommes regardés et avons décidé que nous pouvions le faire, même si l’objectif initial était de terminer parmi les cinq premiers pour pouvoir disputer la Coupe de Suisse. Au départ, nous étions outsiders, mais au fur et à mesure des matchs, nous sommes devenus des favoris. À l’intérieur du club, nous sommes bien sûr excités par la situation, mais nous sommes également conscients que sur le plan organisationnel, nous ne sommes peut-être pas encore prêts pour retrouver l’élite. La direction repose presque entièrement sur des bénévoles, et si nous accédons à la Challenge League, l’année prochaine, il sera indispensable de créer des postes clés, notamment dans les domaines du secrétariat, de la communication et d’autres fonctions essentielles. 

Samedi (aujourd’hui, Ndlr), vous allez disputer la demi-finale de la Coupe de Suisse, un moment qui pourrait être considéré comme le plus grand exploit de votre jeune carrière, mais aussi celui du FC Bienne. En face, vous aurez les Young Boys, l’un des meilleurs clubs du pays, souvent présent en phase de groupes de la Ligue des Champions. C’est un parcours impressionnant ! Comment vivez-vous cette aventure ? 

Franchement, quand on regarde les équipes que nous avons affrontées lors de cette édition, personne n’aurait misé sur le FC Bienne. Nous avons éliminé Lugano en quart de finale, une équipe qui, à ce moment-là, était co-leader de la Super League, finaliste des trois dernières éditions de la Coupe et souvent présente en Ligue Conférence, ces dernières saisons. En demi-finale, nous affrontons les Young Boys de Berne, un club qui n’est plus à présenter et qui représente un véritable défi pour nous. C’est le plus grand club de la région, et c’est un derby puisque les deux villes ne sont distantes que de 35 kilomètres. Cependant, mes joueurs sont tellement concentrés sur nos matches de championnat qu’ils n’ont pas ressenti de pression particulière en préparant cette rencontre de Coupe, même si nous savons tous que ce sera un moment historique, non seulement pour les joueurs mais aussi pour les supporters et les habitants de la ville de Bienne. Les médias nous consacrent des reportages et un véritable intérêt, et tout cela est une expérience sensationnelle.

Justement, Le canton de Berne est bilingue, mais il est culturellement plus proche de la Suisse alémanique. Sur le plan footballistique, avez-vous remarqué des différences entre les trois régions du pays : la Suisse romande, la Suisse alémanique et la Suisse italienne ? Selon vous, le football suisse est-il plutôt influencé par l’identité allemande ou française ?

Ce que j’apprécie en Suisse, c’est que beaucoup d’équipes privilégient le jeu ouvert et le beau football, contrairement à la France où l’aspect athlétique et physique est souvent prédominant. Aujourd’hui, la culture footballistique française repose surtout sur la défense, avant de chercher à exploiter les transitions. En Suisse, même si l’influence alémanique avec son jeu direct et sa discipline est présente, les entraîneurs n’hésitent pas à prendre des risques, à faire le jeu et à s’ouvrir.

En ce qui concerne votre profil tactique, quel type d’entraîneur seriez-vous ?

Je pense que j’ai la chance d’avoir connu différentes cultures de jeu, ce qui m’a permis de me forger en tant que technicien et de rester flexible. En tant qu’Algérien, il est évident que je privilégie le beau jeu offensif (rires). Cependant, je suis convaincu qu’un entraîneur doit avant tout savoir s’adapter. Cette année, par exemple, j’ai réussi à trouver un équilibre, contrairement à l’an dernier où je restais très fidèle à mes principes de jeu. Cette saison, il nous arrive d’adopter une posture plus défensive en première mi-temps, puis de prendre le contrôle du jeu en seconde période. Je suis quelqu’un d’un peu imprévisible, j’adapte mes dispositifs ou mes stratégies en fonction des conditions du match ou des forces de l’adversaire. Ce que j’ai appris en France m’aide, et aujourd’hui, je combine cela avec ce que j’ai découvert ici en Suisse, tout en prenant en compte l’évolution du jeu de transition moderne au plus haut niveau.

C’est simple, si vous deviez citer l’entraîneur de haut niveau qui vous inspire le plus, cela nous aiderait à mieux cerner votre profil…

C’est un peu paradoxal, car je ne lui ressemble pas vraiment sur le terrain, mais l’entraîneur qui m’inspire le plus, c’est Carlo Ancelotti. Moi, je vis mes matchs avec beaucoup plus d’émotion, un peu à la manière de Belmadi (sourire). Ce que j’admire profondément chez Ancelotti, ce n’est pas forcément son approche tactique, mais sa personnalité, son calme et sa capacité à gérer ses joueurs comme ses propres émotions. Il reste lucide même dans les moments les plus intenses d’un match 

On entend souvent dire que, dans le football moderne, les meilleurs entraîneurs sont aussi de véritables managers humains, presque des directeurs des ressources humaines. Êtes-vous d’accord avec l’idée que la gestion de l’humain est aujourd’hui aussi essentielle que l’élaboration des meilleures stratégies tactiques ?

Pour moi, le football moderne, c’est avant tout une affaire de management humain. Un bon entraîneur, c’est celui qui sait créer un groupe soudé et tirer le meilleur de chacun mentalement. C’est ma base de travail : bâtir une aventure humaine avant même de parler de tactique ou de résultats. J’aime comparer cela à un puzzle : si une pièce est mal placée, tout l’équilibre est rompu. Chaque joueur a ses spécificités, ses sensibilités. C’est pourquoi je cherche toujours à connaître l’homme avant de m’intéresser au footballeur. Derrière chaque joueur, il y a une histoire, un vécu, parfois des blessures, une situation familiale. Et c’est en comprenant cela que je parviens à les faire progresser sportivement.   

Pour finir, comment est votre relation avec l’Algérie ? Et que savez vous sur le football algérien ?

L’Algérie, c’est sacré pour moi (sourire). Depuis tout petit, je m’y rends régulièrement, surtout à Oran, avec mes parents et ma sœur. Aujourd’hui, je perpétue cette tradition avec ma femme — qui est, elle aussi, originaire d’Oran — et nos enfants. On y retourne au moins une fois par an, et on passe aussi souvent par Alger. Ma culture algérienne est essentielle dans ma vie. Toute ma famille, du côté paternel comme maternel, est là-bas, et c’est très important pour moi de garder le lien avec mes cousins, mes oncles, mes tantes. Côté football, je suis naturellement le MC Oran et bien sûr l’équipe nationale. Je ne rate jamais un match des Verts ! J’aimerais vraiment visiter les nouveaux stades, celui d’Oran, le Nelson Mandela d’Alger, ou encore celui de Tizi Ouzou. C’est une vraie fierté de voir notre pays se doter de si belles infrastructures.

Avez-vous l’ambition de prendre un jour les rênes d’une équipe algérienne ?

Travailler en Algérie est un véritable rêve pour de nombreux entraîneurs, et en tant qu’Algérien, cela serait bien sûr une grande fierté. En termes de passion et de ferveur, on peut dire qu’on est parmi les meilleurs au monde. Je sais aussi que le football local s’efforce de se développer avec les nouvelles infrastructures et les investissements des politiques. Toutefois, pour l’instant, je dois avouer que je ne me sens pas encore prêt à franchir cette étape. Je dois encore obtenir mon diplôme UEFA Pro, et je tiens à remercier le président du FC Bienne, qui m’apporte un soutien précieux pour poursuivre ma formation. Actuellement, je me sens très bien à Bienne, ma famille également, et j’espère pouvoir rester plusieurs saisons ici.

Nous n’avons plus qu’à vous souhaiter une qualification en finale de la Coupe de Suisse et une accession en Challenge League…

Je tiens d’abord à vous remercier de l’intérêt que vous me portez. Cette interview sera lue par ma famille en Algérie, et je suis sûr qu’ils seront très fiers de me voir dans un journal algérien. En ce qui concerne le match de Coupe, je dois admettre que je suis satisfait de voir que mes joueurs ne ressentent pas une pression excessive. Nous allons aborder la rencontre comme nous le faisons habituellement, même si nous affrontons un adversaire d’un autre calibre. Ce sera une grande fête, et j’espère que les habitants de Bienne seront fiers de nous à la fin de la saison. 

A.T. et A. B.

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