2 juin 2026

Yazid Ouahib : « La RDC, un sérieux client, un test de valeur pour l’histoire »

Yazid Ouahib, figure éminente de la presse sportive algérienne, journaliste émérite et écrivain, s’est livré à Info Sport. Expert du football africain, il nous partage son précieux décryptage sur la CAN 2025 et le huitième de finale tant attendu entre l’Algérie et la RDC. Une analyse pertinente et passionnante à lire absolument !

Entretien réalisé par Ahmed Sid Ahmed

Comment jugez-vous l’organisation de cette CAN 2025 ?

Pour être honnête, on ne peut pas faire une évaluation, de loin. On n’est pas sur place, mais les échos qui nous parviennent de nos confrères et amis qui sont là-bas, des sources fiables, apparemment, il n’y a pas eu de difficultés ou entraves dans l’exercice de leur métier. Apparemment, il me semble qu’il n’y a pas de soucis majeurs. Les accréditations, ils les ont obtenues, et travaillent normalement, au même titre que tous les envoyés spéciaux présents sur place. Et là, je voudrais ouvrir une parenthèse importante, pour faire l’adjonction avec l’organisation de ce tournoi…

De quoi s’agit-il ? Quel est ce point si important ?

Il s’agit de la grave décision de modifier la périodicité historique de la CAN, organisée tous les deux ans depuis 1957. Le problème fondamental est que cette décision a été imposée par le président de la FIFA, Gianni Infantino, qui agit comme le président effectif de la CAF, reléguant son président officiel, Patrice Motsepe, au second plan. C’est une ingérence caractérisée et intolérable dans les affaires du football africain, d’autant plus que les Confédérations sont des entités distinctes de la FIFA. Le plus scandaleux est le silence assourdissant et l’absence de contestation de la part des acteurs africains. Aucune fédération nationale n’a rejeté cette décision, alors qu’elles l’avaient toutes refusée en 2021. Seules quelques voix isolées, souvent hors du continent, se sont élevées. Cette passivité face à une décision contraire aux intérêts du football africain, prise sans consultation réelle, c’est inacceptable !

Parlez-vous d’une forme de néocolonialisme sportif ?

Absolument, c’est bien du néocolonialisme sportif. Les intérêts de la FIFA, qui possède 54 voix africaines sans égal, priment sur ceux de la CAF. La preuve : Infantino a sacrifié la CAN en été pour la Coupe du monde des clubs, achetant le silence des clubs européens avec de l’argent. Cela a conduit à une libération tardive des joueurs africains le 15 décembre au lieu du 8, sabotant toute préparation sérieuse des sélections. Les fédérations africaines n’ont pas été consultées, subissant des pertes financières et une faible visibilité. Cet acte méprise totalement le développement du football africain et sert uniquement à faciliter la vie des clubs européens. C’est une ingérence grave et un manque de respect flagrant.

On sent votre émotion, vous avez le cœur plein… Et que pensez-vous de la décision de supprimer le CHAN ?

C’est une capitulation et une aberration. Cette compétition a été créée après des années de réflexion, portée par des hommes intègres comme notre compatriote Rachid Mekhloufi, pour offrir une vitrine cruciale aux joueurs évoluant sur le continent. Elle leur permet de s’exprimer et de progresser vers une carrière en Europe, garantissant qu’on ne néglige pas le produit local. On envisage sa dissolution dans un silence assourdissant, et cela prouve que seuls les intérêts du football européen comptent. Cette décision sacrifie l’écosystème entier du football africain. C’est un renoncement politique grave.

Comment analysez-vous les prestations des Verts lors de leurs trois premiers matchs ?

Comme celles fournies face au Burkina, surtout en première mi-temps, c’est du « must » ! Ça ouvre de belles perspectives à l’équipe nationale. L’Algérie a marqué 7 buts et n’a encaissé qu’un seul but. Au début des éliminatoires, personne ne pensait que l’équipe nationale allait avoir un parcours tranquille. Une qualification facilement acquise, tout comme les éliminatoires de la Coupe du monde. Trois matchs, trois victoires… C’est vrai qu’il ne faut pas s’enflammer. C’est un bon début qui mérite confirmation, et c’est le plus difficile. Aujourd’hui, il est prématuré de faire le bilan général, collectif et individuel. Mais ce que l’EN a montré jusqu’à maintenant est encourageant. Et on souhaite que ça se poursuive et que ça devienne encore mieux.

À quoi attribuez-vous cette sérénité retrouvée au sein de l’équipe, au-delà des résultats ?

C’est le résultat de plusieurs facteurs concrets en dehors du terrain. D’abord, les problèmes récurrents comme les primes ont été réglés en amont, évitant toute distraction. Ensuite, la Fédération a fourni des conditions optimales (préparation, déplacements, hébergement) équivalentes à celles des clubs européens, permettant aux joueurs de se concentrer uniquement sur leur travail. L’arrivée du sélectionneur Petkovic a été déterminante. Il a instauré ses méthodes, son discours et une gestion claire du groupe, créant une cohésion où la mayonnaise a pris. L’absence de conflits internes et un climat de confiance mutuelle, où chacun remplit son rôle (joueurs, staff, fédération), ont créé l’environnement propice à la performance collective que l’on voit sur le terrain.

Sentez-vous des similitudes dans l’état d’esprit du groupe avec l’ère Belmadi ?

Oui, on ressent des similitudes frappantes, notamment dans l’approche psychologique. Comme en 2019, l’équipe n’est pas partie avec le statut écrasant de favorite, ce qui a libéré le groupe de la pression excessive. À l’époque, tout avait convergé au bon moment, avec des joueurs en forme, des choix judicieux et une parfaite synergie entre joueurs, sélectionneur et fédération. Aujourd’hui, on retrouve ce même bien-être collectif, et une saine acceptation de la concurrence. Cela crée un élan positif comparable. Cependant, le football reste imprévisible et une défaite est toujours possible. L’enjeu est de ne pas effacer les progrès accomplis sur le long terme. Il faut penser à l’avenir : après la CAN, la Coupe du monde, la prochaine CAN, et la génération suivante.

Quel est votre avis sur la gestion du groupe et la distribution des rôles par le sélectionneur Petkovic ?

Petkovic applique sa propre méthode avec une gestion claire et assumée. Dès son arrivée, il a trouvé les clés pour élever le niveau de l’équipe et atteindre l’objectif premier : la qualification aisée pour cette CAN et l’amélioration par rapport aux éditions précédentes. Il ne détient pas la science infuse, mais ses choix de joueurs et de rôles se sont avérés pertinents pour remplir la mission fixée par la Fédération. Le plus important est qu’il exerce ses responsabilités en toute autonomie, ce qui se voit dans ses décisions. Cela appelle au respect et à la patience. Il faut avoir l’intelligence de le laisser travailler et d’éviter les pressions négatives sur les joueurs, pour les laisser grandir. Le football est un jeu complexe et hasardeux ; un élan positif ne garantit rien pour le lendemain. Cela mène à une réflexion plus fondamentale : l’essence même du sport est d’accepter la défaite avec sportivité. La rejeter est un mépris envers l’adversaire et un déni de la logique du jeu.

Face à la RDC, une équipe physique et talentueuse, quelles seront les clés du match pour l’Algérie ? Sur quoi se jouera ce duel ?

Ce match des huitièmes de finale sera difficile pour les deux équipes, tant l’enjeu est important. Nos parcours sont similaires, même si nous, sommes premiers du groupe avec trois victoires. Aussi, nous avons eu une qualification plus aisée qu’eux en Coupe du monde 2026. Eux doivent passer par les barrages. C’est un adversaire sérieux, avec une histoire riche. Le Zaïre fut la puissance du football africain à la fin des années 70. Après une traversée du désert, son football s’est reconstruit grâce à ses grands clubs et ce vivier de talents. Ils sont de retour au premier plan.

Face à eux, notre équipe nationale, elle aussi reconstruite après quelques désillusions, affiche une nouvelle dynamique. C’est un test de valeur. L’Algérie n’a plus peur, elle a du potentiel et des joueurs de qualité. Il serait valorisant de les écarter, d’autant que dans l’histoire, en huit confrontations, ils ne nous ont jamais battus. Je me souviens de notre victoire 1-0 en 1988, et de notre dernier match nul au Ghana en 2000, sous la direction de Nasser Sandjak, que je salue au passage, avec la génération de Dziri et Tasfaout.

C’est une belle affiche ! La RDC, avec des joueurs évoluant majoritairement à l’étranger, veut retrouver les sommets. Ils ne sont pas que physiques, ils ont aussi de la technique, ce qui correspond au jeu de notre équipe. Souhaitons-nous un match grandiose et, inch’Allah, la victoire pour nous.

H.S-A.

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