Dans cet entretien, Boualem Laroum, ancien joueur et expert en formation footballistique, livre une analyse sans détour de l’état actuel du football en Algérie, allant de la formation des jeunes talents à la gestion des clubs, en passant par l’impact de la violence dans les stades et les défis auxquels font face les dirigeants locaux. Il critique et exprime sa frustration face à l’absence de vision à long terme dans la gestion du football, et met en lumière l’importance d’une véritable stratégie de formation.
Entretien réalisé par Nasser Souidi
Que fait Boualem Laroum actuellement ?
Je suis toujours à l’Institut des sciences et de la technologie du sport, j’ai ma propre académie à Zéralda, je suis avec la nouvelle approche de la FIFA pour la formation des formateurs, et avec la formation de la licence CAF. On a terminé l’avant-dernier stage de la CAF A. Voilà. Je suis toujours occupé par la formation et le développement, c’est mon dada. Mais les clubs, ça n’encourage plus…
Expliquez-vous…
Déjà, les gens ne savent pas où ils veulent aller. Les clubs pour leur majorité naviguent à vue. Si vous voulez travailler un projet, les gens ne font pas la différence entre une idée, une opération ou un projet. Donc il vaut mieux rester chez soi et faire ce qu’on veut, avec nos projets et nos perspectives. Voilà.
Vous pensez donc que les responsables ne sont pas suffisamment engagés dans ces projets à long terme ?
Il y a beaucoup de domaines qui sont inclus maintenant dans le football, tout va avec. Et puis, le football, on n’arrive pas à le faire démarrer. Maintenant, ces responsables qui pensent dès le premier jour que c’est un projet, une fois que l’équipe senior ne marche pas, c’est tout le projet qui est en ballot. Même s’ils sont convaincus, ils n’ont pas la volonté et le courage de foncer dans nos projets. Parce qu’en réalité, le football est sur une rive, et nous, on est sur une autre rive.
Selon vous, quel est l’enjeu fondamental de la formation et du développement dans le football, et pourquoi certains responsables ont-ils du mal à en saisir la véritable importance ?
La formation et le développement dans le sport sont des processus longs et complexes, nécessitant patience et compétence. Beaucoup parlent de ces concepts sans en saisir le véritable sens. Si les responsables ne peuvent pas envisager l’avenir à long terme et n’ont pas de vision claire, il devient difficile de les suivre. J’ai tenté à deux reprises dans deux grandes équipes, mais j’ai vu que c’est des gens qui, eux-mêmes, ne savent pas où ils veulent aller. Dans ce cas-là, ce n’est pas la peine de rester derrière eux, et il vaut mieux quitter la table, comme on dit.
Comment définiriez-vous une véritable stratégie de formation dans le football et quels changements devraient être apportés pour garantir un développement à long terme des jeunes ?
La formation est un processus complexe et responsable, qui ne se limite pas à faire grandir les jeunes joueurs. Il faut penser à leur développement sur le long terme, en anticipant où ils seront dans quelques années. Le manque de stratégie de formation dans les clubs, illustré par des choix comme l’absence d’un véritable rôle pour le championnat des U21 ou l’achat de joueurs à des âges avancés, montre que la formation n’est pas inscrite dans une vision à long terme.
Comment évaluez-vous la préparation et la formation des étudiants de l’ISTS, notamment en ce qui concerne leur intégration dans le monde du travail ?
L’ISTS forme des talents au niveau international, mais l’institut perd sa vocation. Les promotions de footballeurs sont de plus en plus petites, avec seulement quatre à six éléments, ce qui reflète un manque de planification dans la relève, tant au niveau des clubs que des instances. Les projets sont souvent mal conçus et peu appliqués, car on confond l’idée avec un projet concret. Une idée peut être bonne, mais si elle n’est pas correctement mise en œuvre, elle échoue. Le manque de gestionnaires et de concepteurs qualifiés empêche une évolution, car on ne distingue pas toujours véritablement entre connaissances et compétences.
Pourquoi la licence CAF est-elle devenue indispensable pour travailler dans le football, et quel impact a-t-elle sur la formation des entraîneurs ?
La licence CAF est désormais indispensable pour travailler dans le football, imposée par la CAF et la FIFA. Ceux qui critiquent cette licence ne comprennent pas la différence entre une licence, un brevet et un diplôme. La formation au sein de la FAF est de qualité et essentielle. Personnellement, après mon retour d’Arabie Saoudite, j’ai constaté qu’il y avait trop peu d’entraîneurs (2400) pour un grand nombre de pratiquants (7500). Il fallait penser à former une masse pour plus tard. En 2013, 2014, il fallait penser à former beaucoup plus l’élite, ce que les gens n’ont pas fait, et maintenant on reste toujours à travailler la masse au niveau des instituts et Ligues. On est toujours resté sur la masse, ce qu’on aurait dû faire il y a cinq ans de ça. On doit développer le football avec des gens compétents.
Quel est l’état actuel du football local en Algérie, notamment en termes de niveau des joueurs et de notoriété des clubs algériens en Afrique ?
Au niveau local, il y a une distinction entre l’aspect individuel et collectif. Individuellement, les joueurs algériens sont de bons talents, même si le championnat manque d’ambiance et de spectacle. Toutefois, les clubs souffrent d’un manque de standing, notamment en termes de dirigeants et de notoriété. Sur le plan africain, nous avons un bon niveau, mais les clubs sont en retard, car ce sont l’environnement et la gestion qui renforcent un club, comme le Zamalek, pas seulement les joueurs. En ce qui concerne les clubs algériens en compétitions africaines, bien qu’ils s’en sortent bien sur le terrain, il est important de comprendre que ce sont les hommes, et non les discours, qui font la grandeur d’un club.
Après le match MCEB-MCO, une bagarre a éclaté entre les supporters des deux camps, à la sortie du stade. Toujours cette violence…
Depuis les années 90, la violence dans les stades est un sujet de discussion, mais les causes profondes n’ont jamais été réellement étudiées. Des lois et des systèmes ont été mis en place sans comprendre les véritables origines du problème. Ceux qui proposent des solutions sans avoir vécu l’expérience d’un stade ne peuvent pas comprendre la situation des supporters. Cette violence devrait être abordée sous un angle social et socio-éducatif, pas simplement sportif. Par exemple, mettre des grillages dans les tribunes ne fait qu’encourager l’agressivité des supporters, comme l’ont compris les Anglais il y a de cela longtemps.
En parlant de l’EN, estimez-vous que Petkovic a fait un bon début avec la sélection nationale ?
Ceux qui disent qu’il n’y a pas eu de changement n’ont rien compris. Le groupe est dans la formation d’une grande équipe. C’est vrai qu’on a failli sombrer, mais un élan de changement, avec une certaine certitude, une certaine confiance, une certaine ambiance. Ce sont de bons signes pour l’avenir.
Avant de se quitter, parlez-nous un peu de votre académie, « BLM Formation »…
Je suis avec des cadres, nous avons une méthode de travail, nous avons une conception, nos motivations. Tous ceux que je forme, ils vont là où ils veulent. J’ai des joueurs au CRB, au Mouloudia, à El Harrach, un peu partout. Si vous voulez, j’ai toujours eu une approche un peu spéciale, je ne fais pas beaucoup de matchs dans la saison, je préfère les séances, où l’enfant est capable de toucher au ballon, le former psychologiquement. Aujourd’hui, ils sont entrés en stage, comme dans un club professionnel, ils ont fait des jeux et loisirs, ils ont fait des matchs, pour la fin du premier trimestre, après les examens. Qu’on laisse jouer les enfants, c’est tout.
N. S.
« Quand tu travailles avec des gens qui, eux-mêmes, ne savent pas où ils veulent aller, il vaut mieux quitter la table »
« Le manque de stratégie de formation, l’absence d’un véritable rôle pour le championnat des U21 et l’achat de joueurs à des âges avancés montre que la formation n’est pas inscrite dans une vision à long terme »
« Les projets sont souvent mal conçus et peu appliqués, car on confond l’idée avec un projet concret. Une idée peut être bonne, mais si elle n’est pas correctement mise en œuvre, elle échoue »
« Ce sont les hommes, et non les discours, qui font la grandeur d’un club »
« Ceux qui proposent des solutions sans avoir vécu l’expérience d’un stade ne peuvent pas comprendre la situation et ce qu’endurent les supporters »
