31 août 2026

Zoubir Keddouri (ancien arbitre international) : « L’arbitrage est gangréné »

Dans cet entretien, Zoubir Keddouri (77 ans) se confie sur sa carrière débutée en 1969, aux côtés des feux Lacarne et Hansal, de Medjiba et Bergui. Il évoque son parcours, de la Ligue de wilaya et interrégion à la Ligue fédérale en 1984, avant de décrocher le grade d’arbitre international le 1er janvier 1991, intégrant le cercle fermé des Kouradji et Zerhouni. Il restera au plus haut niveau jusqu’en 1999. Ses moments forts ? La finale de la Coupe d’Algérie 1992 à Oran avec Medjiba et Koussa, et ses nombreuses Coupes d’Afrique interclubs au Maroc, au Sénégal, en Côte d’Ivoire…partout en Afrique !  Son match le plus marquant ? Ashante Kotoko contre l’ASEC Mimosas, un match sous haute tension, où il est resté bloqué 5 heures dans les vestiaires, sous escorte militaire. Il témoigne de la difficulté de l’arbitrage en Afrique à cette époque, mais nous parle surtout de ce qu’est devenu l’arbitrage dans le football algérien. L’œil d’un vrai connaisseur. 

Entretien réalisé par Hamid Si-Ahmed

🔸 Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’ensemble de votre carrière ? Quelles sont les principales leçons que vous en tirez ?

Je suis devenu arbitre par hasard. Un jour, Bougie Abderrahmane, notre directeur de formation à la SN Sempac, mais également président de la Ligue d’Alger de football, m’a croisé dans les couloirs de la société, et m’a dit : « Avec votre taille, 1,85 m, vous feriez un grand arbitre ! » Il m’a proposé de venir à la Ligue, il s’occuperait de tout. J’ai accepté. Les débuts ont été difficiles dans des petits stades, à Tidjelabine, Sidi Moussa, avec des équipes minimes, cadets, juniors…

Je me suis dit que si j’arrivais à tenir quatre ou cinq ans, c’est que j’avais ça dans le sang. Dans ma promotion, on était 29 arbitres au départ. À la fin, on n’était plus que 16. Et sur les 29, il n’y a eu que 2 fédéraux et moi, international. C’était très difficile, car il faut tout supporter, notamment les insultes. Que faire ? Tu ne vas pas te disputer avec tout le monde, avec tout le stade…

🔸 Derrière le sifflet et l’uniforme, l’arbitre reste un homme, souvent pris pour cible. Comment viviez-vous ce sentiment de solitude et cette vulnérabilité ?

L’arbitre s’est toujours senti seul, c’est une réalité. Les membres de la Fédération te disent qu’ils vont te protéger, mais… En Algérie, dans certains endroits, les matchs sont inarbitrables, il faut le dire ! Surtout pour les assistants. Quand on voulait pénaliser un arbitre, on lui disait : « Patrouille à l’est !». Il y a des matchs où, quand tu siffles la fin, dans le vestiaire, tu te dis que jamais plus tu n’arbitreras. Tu arrives à la maison, tout le monde s’inquiétait pour toi, car ils ont vu le match à la télévision ou suivi à la radio. Mais quelques jours après, tu es désigné pour un autre match, tu prends ton cabas et tu y vas. J’ai été agressé en 1991 lors du match JSK-RC Kouba, à Kouba. C’était le 27e jour du Ramadhan. J’ai passé trois jours à l’hôpital ! Fracture du nez, un coup de poing en plein visage. Mon agresseur a passé un mois en prison. C’était un match capital pour le RCK, une défaite qui voulait dire relégation. Durant mes 45 jours de convalescence, j’ai reçu le soutien de Benzekri, Talbi (Allah y rahmou), Adghigh et Djahnit. Aujourd’hui, l’arbitre est devenu l’ennemi public !

🔸 Justement, comment analysez-vous la crise actuelle de l’arbitrage en Algérie ? Pourquoi les arbitres sont-ils autant critiqués ?

Parce que la formation et les clubs sont deux piliers défaillants. Côté clubs, avant, on avait des dirigeants connaisseurs et passionnés, comme Drif et Bensiam. Aujourd’hui, ce sont des businessmen, souvent ignorants du football. Côté formation de l’arbitrage, on a écarté nos meilleurs formateurs, comme Rachid Medjiba, Mohamed Zekrini, Abdelhak Etchiali, alors qu’Etchiali a officié dans 3 Coupes du monde et 6 à 7 CAN, que Medjiba est membre FIFA/CAF et forme en Mauritanie et à Oman. Résultat : la Mauritanie a eu 3 arbitres au dernier Mondial, l’Algérie seulement Ghorbal, alors qu’on en envoyait 5 à 6 en CAN, réclamés par la Tunisie et la Libye. Moi-même, avec Zerhouni et Kouradji, j’ai arbitré des chocs comme Raja-WAC ou Espérance-Club Africain, et passé trois mois en Libye.

Pire, la CFA interdit à Zekrini, Halalchi (fils) et Etchiali de former dans les Ligues. Seul le président de la Ligue d’Oran a résisté, faisant allusion à Etchiali. À Alger, on voulait écarter Zekrini, Medjiba et Halalchi, alors que Zekrini est sans conteste le meilleur formateur. On a aussi écarté tous les anciens internationaux, dont moi, sous prétexte de rajeunir les évaluateurs. Mais comment un jeune sans expérience peut-il évaluer Ghorbal ? C’est absurde.

Avant, on avait Tafat, Aouissi, Beganif, Khelifi… En Europe, les retraités intègrent directement la formation. Ici, on vous ferme la porte. Après 28 ans comme évaluateur, la Fédération me doit 90 millions depuis 2021, et je n’y ai pas remis les pieds depuis trois ans, après qu’on m’ait fait attendre en salle d’attente.

L’an dernier, Haimoudi a pris la CFA en Tunisie. Lui et Medjiba ne demandaient que 15 millions en Algérie. L’actuel touche 40 millions !

🔸 On constate la même mise à l’écart avec les anciens joueurs internationaux. Est-ce un hasard ?

Moi, j’explique tout ça en un seul mot : ils veulent le poste ! Et non l’intérêt de l’arbitrage et du football. Quelqu’un qui touche 40 millions par mois, si tu t’approches, il te tire dessus. Les vrais dirigeants du football sont partis, il n’en reste que quelques-uns. Et encore ! Ceux-là qui sont en poste ne sont vraiment pas à leur place. Il y a dix fois meilleur qu’eux. Il faut créer un collège des arbitres, avec les plus anciens, les plus expérimentés, qui ne demandent rien, juste de transmettre leur savoir à une nouvelle génération. Moi personnellement, je ne cherche pas à avoir un salaire. Aujourd’hui, pour passer mon temps, je suis membre du jury de la Cour criminelle d’Alger. Hamdoullah, je suis agréablement tranquille. L’arbitrage, je l’ai mis de côté, je ne le suis que par amour. Écoutez, quand on a perdu une valeur sûre, comme Touabti Abdelmoumen, de Sétif, qu’on a poussé à arrêter sa carrière à 29 ans… c’est l’un des meilleurs arbitres algériens ! Ça fait deux ans qu’il a arrêté. Pourquoi ? Et bien c’est un sujet sensible, car parfois, on est sollicités… Vous voyez ce que je veux dire ?

🔸 Ces sollicitations douteuses, ces pressions, sont-elles vraiment une réalité dans le milieu ?

Ça m’est déjà arrivé. J’ai été désigné pour un match très important. On m’a appelé chez moi pour me menacer de mort, me conseillant de ne pas arbitrer cette rencontre. Et je ne parle même pas des propositions financières. L’arbitrage est gangréné, honnêtement.

🔸 Que pensez-vous du comportement du public algérien dans les stades ?

Le public algérien n’a aucune culture footballistique, c’est un public chauvin. Surtout actuellement avec nos jeunes, la nouvelle génération. Vous voyez comment ils se comportent ?…

🔸 Pourquoi la VAR n’a-t-elle toujours pas trouvé sa place en Algérie ?

La VAR n’existe pas en Algérie. Dans un championnat qui se respecte, partout dans le monde, tous les matchs doivent être équitables. Ici, on utilise la VAR juste pour quelques matchs, au détriment des autres équipes. Donc on avantage certaines équipes avec la VAR et pas d’autres. Aussi, il te faut au minimum 8 caméras, qui couvrent tous les angles du terrain. Nous, quand les matchs sont télévisés, on utilise 3 ou 4 caméras, au maximum. De quel VAR on parle ici ? En plus, notre matériel est portugais, le moins bon sur le marché. Et ce n’est même pas à nous, il est loué ! Tu peux aller installer la VAR dans le stade d’Akbou récemment homologué ? La VAR, ce n’est pas pour aujourd’hui…

🔸 Êtes-vous, comme Michel Platini, convaincu que la VAR a tué l’âme du football ?

Je suis entièrement d’accord. Il y a un adage qui dit : le meilleur arbitre est celui qui commet le moins de fautes. Vous voyez la largesse de la pensée du législateur ? En une fraction de seconde, l’arbitre doit prendre une décision. En plus, l’arbitre est au milieu des joueurs. Les joueurs sont mobiles, en mouvement, parfois ils vous cachent la vue. Aujourd’hui, avec les oreillettes, ça s’est un peu modernisé. Nous, avant, on communiquait avec des signaux. Je suis donc entièrement d’accord avec Platini. Avec la VAR, le football n’a plus de charme.

🔸Pour conclure, quel est votre avis sur le niveau de nos joueurs locaux ? Le football algérien a-t-il progressé ?

Non, il a régressé, rongé par l’argent. Un grand joueur du NAHD, Karim Bouyahi, me disait un jour que la prime de match était de 50 dinars. Aujourd’hui, on réclame des salaires de 500 millions, des contrats à 1 milliard. Au lieu d’aider des clubs formateurs comme l’ASMO ou le NAHD, qui ont fourni l’EN par le passé, on les laisse disparaître.  La formation a disparu.  Résultat, les locaux n’ont plus les bases, plus le niveau. On les bricole. Pourtant, on a eu Merzekane, Fergani, Madjer, Guendouz, Boudissa… La liste est longue. 

H. S-A.

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