On pointe souvent du doigt les joueurs, entraîneurs et dirigeants. Mais quel est le rôle véritable des supporters dans la situation du football national ? Leur influence est-elle sous-estimée ? Est-elle toxique ? Dans cet entretien, l’ancien joueur du CR Belouizdad et de la JS El Biar, Karim Benakil, revient avec franchise sur les maux profonds du football algérien. Il dresse un état des lieux sans langue de bois : de la formation critique aux dysfonctionnements financiers, en passant par les espoirs de la sélection et l’avenir incertain de notre championnat. Un diagnostic nécessaire !
Entretien réalisé par Hamid Si Ahmed
Quel est votre état des lieux actuel du football algérien ?
Au préalable, j’aimerais rendre hommage à un ami. Djilali Selmi qui nous a quittés il n’y a pas longtemps. Allah yarahmou !
Je voudrais signaler l’ignominie de certains, qui ont fait des photos au cimetière, comme s’ils étaient à une fête. Il y a même quelqu’un qui filmait son frère en train de pleurer… Ce sont des charognards, des gens ignobles ! Voilà…
Pour vous dire vrai, pour ce qui est du championnat national, je me suis, quelque part, déconnecté. C’est du n’importe quoi, on s’ennuie vraiment. C’est le règne de l’argent ! Après, la CAN et la Coupe du monde, ça vaut le coup de les voir…
Que pensez-vous du comportement de certains supporters algériens, souvent marqué par la nervosité, la brutalité et les incivilités ?
Exactement. Il y a deux ou trois ans de cela, je suis allé voir CRB-USMA. Eh bien ! Les insultes, la violence, ils ont tout cassé. Nous, à notre époque, les supporters criaient et tout, mais il n’y avait pas de violence. Des voyous, c’est comme ça. Je pense que vous avez dû le constater vous-même.
Comment analysez-vous les causes de cette évolution dans les comportements des supporters ?
À mon époque, les dirigeants étaient bénévoles, et il y en a beaucoup qui mettaient la main à la poche. Maintenant, les dirigeants exigent 250 millions par mois, les primes de match… Vous savez de quoi je parle.
Les supporters algériens, qui regardent les championnats européens, ne devraient-ils pas s’inspirer de l’ambiance et de l’organisation des gradins en Europe ?
Absolument. Qu’on n’applaudit pas, ce n’est pas grave, mais pas au point d’être agressif.
L’atmosphère actuelle dans les stades justifie-t-elle, selon vous, les importants dispositifs de sécurité déployés ?
Cette atmosphère est créée par certains supporters. Certains Ultras sont vraiment méchants, et peuvent même s’en prendre à toi physiquement. En tous cas, c’est comme ça partout. Regardez ce qui s’est passé en France la semaine dernière, à Nice. Des ultras ont frappé des joueurs, à l’entraînement. Avec des propos racistes, et tout. Je n’arrive pas à comprendre. Qu’on soit mécontent quand notre équipe perd, il n’y a pas de souci à ça, c’est humain. Mais qu’on utilise la violence… Chez nous, on t’insulte, on insulte tes parents. Des fois, on a vraiment peur quand on voit tous ces jeunes sous l’effet des psychotropes… Les mentalités ont changé, c’est comme ça…
Observe-t-on aujourd’hui en Algérie une réelle évolution et des projets concrets dans le domaine de la formation ?
Il n’y a que le Paradou. Tout le reste, c’est l’immédiateté des résultats. Certes, les clubs ont beaucoup de pression, mais jamais un club n’a pensé à se structurer, en ayant un centre de formation digne de ce nom, avec des gens… Il y a du monde pour cela, vous savez ? Mais bon, on les occulte, ils ne veulent pas s’engager, je ne sais pas… Kamel Lemoui, c’était le maître de la formation. Certains clubs, qui ne sont pas démunis, comme le Mouloudia avec la Sonatrach, et le CRB avec Madar, pour ne citer que ceux-là, ont des centres de formation. Il faut être patient, au bout de quelques années, les résultats seront là. Quand tu vois des joueurs toucher des milliards, et puis c’est l’argent de l’État !
Les académies privées qui se multiplient sont-elles, selon vous, une solution efficace pour la formation ?
Elles pourraient l’être, mais le maître-mot, c’est le sérieux. Privées ou pas privées, le mieux serait que ce soit des académies appartenant aux clubs. Je ne suis ni pour, ni contre, mais je me dis que les académies privées, c’est payant, c’est du business, quoi. Mais quand c’est un club qui crée son académie, son centre de formation, il y a un retour sur investissement. Combien de joueurs du Paradou sont ailleurs ? Le MCA a les moyens financiers. L’USMA, avec Serport, a les moyens financiers. Dans ces clubs-là, il n’y a pas un joueur qui sort du lot. Ils achètent tous des joueurs venus d’ailleurs. Ils sont premiers au classement, mais derrière, il n’y a rien. Au Barça, au moins 7 joueurs sont issus de la Masia.
Voyez-vous des joueurs locaux, issus du championnat local, ayant le potentiel pour percer en équipe nationale ?
Il doit y avoir de très bons joueurs. Après, il faut les entourer. Il faut beaucoup, beaucoup de travail. Zidane avait déclaré un jour : « J’ai du talent, mais sans le travail, je ne serais jamais arrivé. » Dugarry un jour avait dit : « J’étais plus fort que Zidane, mais moi je ne travaillais pas. Lui, il travaillait. » Ben Arfa aurait pu faire une grande carrière, mais il n’était pas sérieux.
Quel type de joueur manque le plus, selon vous, à l’équipe nationale actuelle ?
En sélection, nous avons des joueurs professionnels. Ils ont l’habitude de travailler. Après, bon, il y a des joueurs qui ont vieilli, comme Mahrez, qui finit sa carrière en Arabie Saoudite. À mon avis, il travaille moins qu’avant. Après, il y a quand même de très bons jeunes, comme celui qui joue à Schalke 04, Hamache. Il y a de très bons joueurs en sélection. C’est vrai, il y a de très belles individualités, mais il faudra savoir faire un bloc. Et ça, c’est le travail de Petkovic. À force de changer d’équipe, après, tu n’as pas d’osmose…
Le sélectionneur, Vladimir Petkovic, portera-t-il une responsabilité majeure en cas d’échec lors des prochaines échéances ?
Quand tu as la chance d’être un international pour ton pays, il faut travailler. Il y a la responsabilité de l’entraîneur, mais il y a aussi celle des joueurs. La responsabilité est partagée. Petkovic, on le jugera après la CAN et le Mondial. On ne sait pas, personne ne sait. C’est vrai que Petkovic est beaucoup critiqué, mais on pourra le juger sur ses deux prochaines échéances. Avant, il recherchait l’équipe-type. Moi, je suis quand même optimiste…
Pourquoi si peu d’anciens joueurs algériens de renom se lancent-ils dans une carrière d’entraîneur ?
Ce n’est pas parce que tu étais un bon joueur que tu seras forcément un bon entraîneur. Moi, je me suis toujours posé la question. Depuis le temps, il y a quand même eu du monde. Pourquoi ils ne se sont pas investis ? Pourquoi ils n’ont pas fait de stages ? Peut-être qu’ils en avaient marre. À vrai dire, je ne peux pas répondre à cette question. Zidane a fait un stage de deux ans à Limoges.
L’État algérien investit massivement dans le football sans résultats majeurs, alors que d’autres disciplines obtiennent des titres mondiaux. Comment l’expliquez-vous ?
Le football génère beaucoup d’argent. Des amis à moi, ici en Algérie, m’ont confié qu’un directeur sportif, dans un club algérois, a exigé 250 millions de salaire. Alors le joueur, combien il touche ? Un milliard ? Il y a beaucoup d’argent qui est mal géré, on achète tout et n’importe quoi. On fait tout et n’importe quoi, en fait.
Que vous inspire le « groupe de la mort » de l’Algérie pour la Coupe du Monde, avec notamment l’Argentine, championne du monde en titre ?
J’en suis content ! Il y a quelques années, le Cameroun a battu la grande Argentine. Et ça me réjouit parce qu’on va tomber contre l’Autriche. Une sorte de vengeance, car ils nous ont volé la Coupe du monde 1982, ils ont triché. Et l’Autriche est à notre portée, la Jordanie aussi. Même s’il y a une défaite contre l’Argentine, on peut passer. J’aimerais tant qu’ils battent l’Autriche, par un grand résultat ! Un gros score !
Pour terminer, comment vont vos deux clubs de cœur, la JS El Biar et le CR Belouizdad ?
La JSEB fait une très belle saison, ils sont premiers. Ils vont monter, j’en suis sûr. J’ai confiance en ce club-là. Le seul hic, c’est que quand ils jouent à El Biar, c’est sans public. Pour le CRB, ils font pour le moment une saison assez mitigée. Après, ça reste un grand club. C’est une question de cycle. Voyez la JSK, le club le plus titré, … Le CRB a été champion quatre saisons d’affilée, maintenant c’est le cycle du Mouloudia.
H. S-A.
